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LIVRE NEUVIÈME

tomne. Alexandre fit faire halte au cocher, se leva, et, debout dans la voiture, promena ses regards sur la ville encore silencieuse, dont les flèches dorées, celle surtout de la cathédrale de Saint-Pierre et Saint-Paul, étincelaient des feux de l'astre du jour. C'était un spectacle imposant; mais les yeux du monarque s'attachaient particulièrement au clocher de ce vieux sanctuaire, placé au milieu de la forteresse, où reposaient tous ses ancêtres depuis Pierre le Grand, qui l'avait construit. A la fin, son regard retomba sur la ville, et embrassa d'un coup d'oeil toute l'immense étendue, comme pour lui adresser un dernier adieu dont son expression mélancolique attestait la tristesse.

» Au château de Tzarko-Zélo, situé sur la route de Moscou, la séparation d'avec la famille impériale, d'avec une mère profondément vénérée de tous ses fils, ne fut pas moins douloureuse. Cependant Alexandre, abrégeant ces cruels moments, se remit en route. Il emmenait une suite nombreuse; mais ses principaux compagnons de voyage étaient le prince Pierre Volkonski, un de ses amis d'enfance et son aide de camp général, le baron de Diebitsch, militaire distingué que lui avait cédé le roi de Prusse, et qui était à la fois l'un de ses aides de camp et le chef de l'état-major général de l'armée; enfin le médecin attaché à sa personne depuis près de trente ans, sir James Wylie, chirurgien en chef de l'état-major général.

» Le voyage fut heureux, et, malgré des haltes fréquentes, il ne dura que douze jours ; on faisait donc cent cinquante kilomètres par jour, vitesse qui prouve à quel point le corps d'Alexandre était endurci à cette sorte de fatigue. Kn s imme, il était bien constitué et encore robuste; seulement des érésipèles répétés nécessitaient quelques précautions. Mais un mal intérieur rongeait

l'auguste voyageur : les idées de mort ne le quittaient point, et la comète qu'on voyait au ciel pendant la nuit contribuait à les lui rappeler. « As-tu vu l'étoile er- » rante? demanda-t-il, un soir, à Ilya (Élie), son fidèle • cocher. — Oui, seigneur. — Mais 6ais-tu aussi que » cela présage malheur et chagrin? » L'instant d'après, il ajouta : « Que la volonté de Dieu soit faite ! »

» Pendant les dix jours dont son arrivée à Taganrog précéda celle d'Elisabeth, il fut constamment occupé à lui préparer une demeure sans luxe, mais appropriée à son état, tranquille, commode, inaccessible au moindre souffle de l'air; ensuite il lui consacra tous ses moments, soit dans ses appartements ou à table avec elle, soit dans des promenades à pied, à cheval ou en voiture. Rien n'était plus encourageant que les rapports des médecins: la santé de l'impératrice s'améliorait visiblement. Aussi put-il bientôt lui dérober quelques jours pour les vouer aux soins de son empire. Il parcourut les cMes de la mer d'Azof jusqu'au Don; visita, en remontant le fleuve, les villes de Hostof et Nakhitchevân, dont la dernière est presque exclusivement habitée par des Arméniens; se rendit de là à NovoTcherkask, chef-lieu du territoire des Cosaques du Don; fit une tournée dans les sianizas ou villages de ces guerriers cultivateurs, et se dirigea ensuite, par le Vieux-Tcherkask, vers la forteresse d'Azof, célèbre dans l'histoire, mais peu importante aujourd'hui, et servant tout au plus à protéger un port encombré de sables. Puis, la beauté de la saison se prolongeant au delà de son terme ordinaire, il se décida, sur les instances du comte Michel Voronsof, gouverneur général de la Nouvelle-Russie, dont dépendait la presqu'île de Crimée, à faire dans cette contrée, mal famée chez les anciens, mais précieuse pour les Russes, ses possesseurs actuels, tant à raison du doux climat de sa côté méridio-

nale qu'à cause de son voisinage de Constantinople, une excursion qu'on avait déjà crue renvoyée à l'année suivante. D'après le plan minutieusement arrêté d'avance, elle devait durer dix-sept jours. »

Le voyage minutieusement décrit, à travers les sites tantôt alpestres, tantôt maritimes de la Crimée, conduisit Alexandre à Sébastopol, dont il visita les forts, les casernes, la flotte, les chantiers de construction, vaste arsenal des guerres futures préparé par Catherine, à l'extrémité de l'empire, pour le prolonger au jour du destin jusqu'à Constantinople. 11 passa un jour à Batchi- Seraï, vallée creuse, fraîche et pittoresque, où le palais vide des khans de Crimée parsème encore, de ses minarets, de ses fontaines, de ses kiosques et de ses harems enfouis sous les plantes grimpantes, le flanc des collines. C'est là qu'il se sentit frappé à mort dans la nuit par la fièvre endémique, qui flotte dans un air pur comme le poison délayé dans une eau limpide. Son médecin anglais, James Wylie, lui conseilla le repos et des remèdes énergiques.

■ Ma vie est dans la main de Dieu, » répondit Alexandre. Il était fataliste comme tous les hommes qui ont été portés très-haut et très-bas par la Providence. Ceux-là sentent mieux que le vulgaire l'impuissance de la volonté humaine contre la volonté du sort, de la fortune, de la fatalité, de Dieu.

Il poursuivit tantôt à pied, tantôt à cheval, sa route vers Eupatoria, où la France, l'Angleterre et la Turquie devaient, si peu d'années après, aller poser la borne au moins temporaire de l'expansion illimitée des Romanof.

« Le 1 7 novembre , il revit Taganrog. Le prince Volkonski, aux soins duquel Alexandre avait confié, son épouse, vint au-devant de son maître et ami. « Comment » se porte Votre Majesté? lui demanda-t-il. — Assez

• bien, répondit Alexandre; cependant moi aussi j'ai » attrapé une petite fièvre en Crimée; et, en dépit de son

• climat tant vanté, je suis plus que jamais convaincu » d'avoir eu raison de choisir Ta ganrog pour le séjour de «l'impératrice. » Le prince, qui avait été élevé avec l'empereur, et qui pouvait en user familièrement avec lui, le conjura d'avoir soin de sa précieuse santé, et de ne plus la trafter sans façon, comme il avait pu se le permettre à vingt ans.

« Mais déjà Alexandre avait couru à l'appartement d'Elisabeth, et il resta toute la soirée avec elle. Il y dîna encore le lendemain, après avoir travaillé avec ses conseillers. Cependant le soir, sentant le retour de la fièvre, il fit prier la princesse de venir passer quelques heures chez lui. Elle le quitta fort lard, à dix heures, non sans inquiétude, car la maladie était dès lors caractérisée. En dépit de son fatalisme et de sa répugnance à suivre les conseils de l'art, on avait obtenu du malade qu'il prît enfin quelques médicaments. La veille, en écrivant encore de sa main à I'impératrice-mère pour lui mander son retour de Crimée, il ne lui avait pas laissé ignorer qu'il ne se sentait pas bien; mais il avait ajouté qu'il se ménageait et que son état n'avait rien d'alarmant. Le 1 8, il donna lui-mfme le mot d'ordre, Taganrogy comme Louis XVIII, à la veille de sa mort, avait donné les deux mots Saint-Denis. Pour Alexandre, aussi bien que pour le roi de France, ce mot d'ordre fut le dernier.

» A partir du 19 novembre, jour néfaste (car c'était l'anniversaire de la terrible inondation de l'année précédente), la maladie fit constamment des progrès.

» Sans se croire encore en danger, l'empereur permit, le 21, que le prince Volkonski informât l'impératricemère de l'état de son fils; deux jours après, il trouva bon que le général Diebitsch remplît le même devoir

à l'égard du grand-duc Constantin, qui résidait en Pologne.

» Une crise favorable sembla être survenue le 21 mais ses promesses furent trompeuses. Jusqu'alors le malade avait pu se lever. Au bout de quelques jours, une extrême faiblesse l'enchaîna sur le divan qui devint son lit de mort. Elisabeth ne le quitta presque plus ; le soir surtout elle était près de lui, lui prodiguant tous ces petits soins dont les femmes ont le secret, et qu'une tendresse sans bornes, une sollicitude vive et ingénieuse suggérait à celle qui sera toujours regardée comme l'honneur de son sexe. En voyant le danger approcher de la tête chérie de son époux, elle ne songea plus à elle, à sa propre maladie : qu'importait sa vie, bien qu'éclairée par un tardif rayon de bonheur, en comparaison de celle qu'il s'agissait de sauver? Elle veille à son chevet. Elle retrouve pour quelques jours toutes ses forces : l'inquiétude roidit son courage, qui, par un effort surhumain, ne l'abandonne pas jusqu'au moment où tout est fini, et fait l'admiration des témoins consternés de cette scène de douleur.

» Du 22 au 2(>, les accès de fièvre augmentèrent; le malade eut plusieurs évanouissements, et souvent on le vit plongé dans un anéantissement complet. Quelques jours auparavant, le lieutenant général comte de Witt était arrivé à ïaganrog des cantonnements de la Petite- Russie; on n'avait pu cacher à l'empereur les mauvaises nouvelles dont il était porteur. Un complot se tramait contre les jours du monarque ; il le savait depuis longtemps, et il en tenait même déjà quelques fils.

» Les nouvelles apportées par le descendant du grand pensionnaire de Hollande ravivèrent ses souvenirs, et de ce moment Alexandre prit la vie en dégoût. Lorsque son médecin lui parla d'apposer des sangsues : « Mon ami,

» lui répondit-il, c'est de mes nerfs qu'il faut vous occu- » per ; ils sont dans un désordre épouvantable ! — Hé- ■ las! repartit Wylie, chez les rois cela se voit plus fré- » quemment que chez le commun des hommes. — Oui, » reprit vivement Alexandre, chez moi en particulier : ». il y a bien des raisons pour cela, et dans le moment » actuel plus que dans tout autre. »

» L'état de son âme se trahit encore dans d'autres occasions. Le 26 novembre, dans une exaltation d'esprit déjà voisine du délire, il s'écria, en fixant un regard terrible sur son médecin: « Mon ami, quelle action, quelle » épouvantable action! » C'est M. Wylie lui-même qui dépose de ce fait; d'autres témoins ont gardé le souvenir d'exclamations à peu près semblables: « Ah! les » monstres! les ingrats! aurait dit l'empereur; je ne » voulais que leur bonheur! »

« Il n'y avait plus à en douter, la maladie d'Alexandre était une fièvre mortelle. Pressé d'accepter leurs conseils, il continua de se montrer récalcitrant; et ce manque de docilité, accompagné d'une impatience qui s'exhala parfois avec dureté, empêcha le médecin anglais de conserver tout son sang-froid. 11 désespéra de la vie du malade, et, après de nouveaux refus, il en fit l'aveu, dès la journée du 26, au prince Volkonski. Celui-ci, pensant que la religion parlerait avec plus d'autorité que le médecin, et vaincrait une répugnance dont les prières même d'Élisabeth n'avaient pu triompher, s'acquitta près d'elle d'un devoir douloureux, en laissant tomber quelques mots sur la nécessité pour Alexandre de remplir, à tout événement, ses devoirs de chrétien. Ces mots frappèrent au cœur l'infortunée princesse; mais, comme l'ami qui les avait prononcés lui fit entrevoir aussi dans cette mesure une dernière planche de salut , elle reprit sa fermeté et se déclara prête. Revenue près

de l'empereur, elle lui prit la main et parla. « Je suis » donc bien malade? répondit Alexandre à sa douce insi- » nuation. — Non pas, mon ami, répliqua sa compagne; '» mais vous avez repoussé tous les remèdes, essayez de » celui-ci. — Volontiers, •» dit l'empereur; et il fit appeler \Vylie. Il le regarda fixement et lui dit : « On me » parle de communion : en sommes-nous là réellement? » — Oui, sire, dit le fidèle serviteur d'une voix que les » larmes suffoquaient. Votre Majesté a rejeté mes con- » seils : dans ce moment je ne lui parle pas comme un » médecin, mais comme honnête homme. C'est mon de- » voir de chrétien de vous dire qu'il n'y a plus un instant » à perdre. » L'empereur lui prit les mains et les tint longtemps serrées entre les siennes ; leur moiteur toujours croissante annonçait la présence de la fièvre : on jugea alors prudent de remettre la cérémonie au lendemain.

» Mais le 27, de grand matin, l'état du malade empira au point qu'on se hâta d'avertir l'impératrice, qui fit venir aussitôt un confesseur. Dès six heures, l'archiprêtre Féodotof entra dans le cabinet, tenant la croix à la main. Alexandre, se soulevant avec peine, dit à l'impératrice : t Je dois être seul ! »> Tout le monde sortit. Élisabeth put donner un libre cours à ses larmes, qu'elle retenait en présence de son époux avec une admirable fermeté. On le pense bien, le secret de la confession est resté enseveli dans la mémoire du prêtre qui l'a recueillie ; quelques détails accessoires seulement ont transpiré. L'entretien ne fut pas long. Lorsque le prêtre se disposa à célébrer l'eucharistie, Alexandre fit prier sa femme de revenir, et ce fut sous ses yeux qu'il reçut le saint viatique. Alors le confesseur se joignit à elle pour supplier le malade de se rendre aux conseils des hommes de l'art (le médecin d'état-major Alexandrovitch, établi à Tagan-

rog, était venu seconder les docteurs Wylie et Stoffregen), et de souffrir qu'on lui apposât des sangsues. Toute résistance cessa.

• A partir de ce moment, l'empereur consentit à tout ce qu'on désirait de lui, et, se tournant vers Elisabeth: « Jamais, dit-il, je n'ai goûté une satisfaction intérieure » plus grande; je vous en remercie du fond de mon » cœur. »

» Puis il s'écria : « Je mourrai comme ma sœur. » C'est sans doute de la grande-duchesse Catherine, reine de Wurtemberg, décédée en 1819, qu'il voulait parler; de cette princesse, d'abord mariée au prince d'Oldenbourg, et qui, au temps de l'entrevue d'Erfurt, eût pu devenir impératrice des Français sans l'opposition énergique de sa mère, moins fascinée qu'Alexandre de la fortune de Napoléon.

• Le malade passa la journée du 28 dans un état de léthargie continuelle ; à peine s'il donnait quelques signes de vie. Cet état désespéré dura jusqu'au lendemain matin. Vers huit heures, il y eut une apparence d'amélioration. Des applications extérieures avaient rappelé le malade de sa léthargie habituelle. Il ouvrit les yeux et chercha ceux de sa famille dont il prit les mains pour les baiser, pour les presser sur son cœur. Ayant aussi été salué d'un sourire, le prince Volkonski se jeta sur la main de son maître, qu'il approcha de ses lèvres ; mais Alexandre lui fit un signe de reproche ; car, de la part de cet ami, il n'avait jamais pu souffrir cette marque de respect, dont Ivan III avait jadis introduit l'usage pour ceux qu'il honorait de sa faveur. Déjà il lui avait fait promettre que, quoi qu'il arrivât, il ne quitterait pas l'impératrice avant de l'avoir rendue à leur commune famille. Rompant enfin le silence : « Quelle belle jour- » née, • dit-il ; et sentant autour de lui les bras de sa

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