LIVRE DIXIÈME
« Je ne suis point empereur par la nature et par les lois, dit-il aux sénateurs, je ne veux pas le devenir aux dépens de mon frère aîné et en abusant d'une renonciation peut-être irréfléchie ou contrainte. Si maintenant qu'il est libre et souverain, Constantin persiste à vouloir faire le sacrifice de ses droits, alors, mais seulement alors, j'exercerai les miens en acceptant la couronne. >
Ses conseillers lui représentèrent en vain avec force le péril de laisser la couronne, l'opinion, l'armée, flotter incertaines entre deux têtes pendant de longs jours qui donneraient du temps aux conjurations, aux proclamations opposées des troupes et peut-être aux guerres civiles. Nicolas fut inébranlable. Aucun danger ne lui parut supérieur à celui d'une usurpation réelle ou apparente du trône , que le droit de naissance ne lui donnait qu'après Constantin.
Les régiments de la garde, rassemblés sur la place du palais d'Hiver, prêtèrent, les uns avec répugnance, les autres avec empressement, tous sans hésitation, le serment à l'empereur absent, Constantin. Un courrier fut expédié à Varsovie, résidence du grand-duc devenu empereur, pour lui porter le serment de l'empire. Une régence gouverna en son nom jusqu'à son arrivée dans la capitale. Tout resta immobile d'étonnement, d'attente et d'incertitude. Ce fut une de ces suspensions de vie, de mouvement et presque de respiration dans un grand peuple, où le sol même semble incertain du maître à qui il appartiendra.
Cependant la mort d'Alexandre était connue à Varsovie par un courrier du prince Volkonski, trente-six
heures avant que cette mort fût connue à Pétersbourg. Le dernier né des trois princes survivants, le grand-duc Michel, s'y trouvait en ce moment en visite auprès du grand-duc Constantin. Les deux frères, frappés du même coup et pénétrés de la même douleur à la nouvelle de la mort d'Alexandre, l'idole de leur cœur, s'enfermèrent ensemble pendant deux jours pour pleurer et pour délibérer. Les larmes ne devaient pas tarir ; la délibération fut courte comme un sentiment irréfléchi ou comme une résolution irrévocable.
Le 6 décembre, Constantin, au lieu de courir à Pétersbourg saisir l'empire, écrivit à l'impératrice Marie Fœdorovna sa mère, pour lui annoncer qu'il restait fidèle à la parole jurée. «Habitué dès mon enfance, disait-il dans sa lettre, à accomplir religieusement la volonté de mon père, la vôtre et celle de mon frère l'empereur Alexandre, je considère comme une obligation de céder mon droit à la succession au grand-duc Nicolas et à ses héritiers. »
Une seconde lettre de la môme date, portée par le même courrier au grand-duc Nicolas, assurait ce prince de l'inébranlable résolution de Constantin de ne pas accepter la couronne : « Après cette déclaration, disait Constantin à son frère, je regarde comme un devoir sacré de prier Votre Majesté de recevoir le premier mon serment de fidélité; je n'élève mes vœux vers aucune nouvelle dignité, vers aucun nouveau titre, je désire conserver seulement celui de tsarewitz, dont j'ai été honoré pour mes services militaires par feu notre père. Mon unique bonheur sera de voir agréer par Votre Majesté Impériale mon dévouement sans bornes. J'offre pour gage de ces sentiments trente années d'un service fidèle et du zèle le plus pur qui m'a animé toujours envers mon père et mon frère, de glorieuse et chère mémoire.