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LIVRE DIXIÈME

Le grand-duc Michel, confident dès sentiments et des résolutions de son frère, accompagna lui-même à Pétersbourg le courrier qui portait ces lettres à l'impératrice-mère et à Nicolas. Elles ne suffirent pas encore à fléchir la résistance et l'intégrité de celui à qui Constantin déférait si librement et si itérativement la couronne. Il fit repartir précipitamment le grand-duc Michel pour Varsovie, sans publier encore leslettres de son frère, surprises peut-être à l'émotion ou à l'obéissance. Il conjurait Constantin de revenir sur ses refus ; il lui donnait le temps de retirer ses lettres purement confidentielles, au risque de laisser ce temps aux factions qui s'agitaient sourdement dans la capitale et dans les provinces.

Mais le grand-duc Michel rencontra à moitié chemin de Pétersbourg à Varsovie un second courrier de Constantin qui rapportait au sénat et à l'empereur un refus plus absolu et plus explicite du trône. 11 lut ces lettres. Il jugea son voyage désormais sans but ; il se hâta de revenir sur ses pas à Pétersbourg pour prêter son cœur et son bras à Nicolas dans la crise que des rumeurs vagues faisaient présager comme imminente, au moment où le sceptre, trop longtemps flottant, passerait d'une main dans une autre. Constantin lui-même aurait pu, sans doute, se rendre à Pétersbourg pour enlever toute incertitude à la capitale et toute possibilité de doute à l'armée sur la spontanéité et l'irrévocabilité de sa renonciation. 11 était d'un cœur généreux d'aller démentir en personne les prétentions ou les regrets qu'on pouvait lui supposer dans une si solennelle abnégation. Il ne le fit pas ; ce fut un malheur et peut-être un reste d'égoïsme. Les uns disent qu'il craignit de laisser dans un tel moment la Pologne à elle-même, les autres qu'il craignit que l'armée de Pétersbourg ne fit violence à ses refus par l'entraînement de ses instances. Les hommes les plus initiés dans

le secret de ses pensées croient qu'il redouta, s'il quittait Varsovie et l'armée polonaise, de n'y revenir jamais, et qu'il voulut s'assurer à lui-même cette vice-royauté à vie de la Pologne, comme la plus noble et la plus sûre retraite contre les disgrâces possibles qui succèdent souvent à la reconnaissance dans les cours.

Tout indique la réalité ou la vraisemblance de cette supposition ; car le premier mouvement d'un prince dont l'abdication va causer une émotion dangereuse à son successeur est de se jeter entre le peuple et ce successeur, et de dissiper d'un mot le doute fatal où la famille et l'État peuvent périr par le silence et par l'absence du légitime héritier.

Quoi qu'il en soit, le grand-duc Michel rapporta seul à Pétersbourg la confirmation authentique de la renonciation de Constantin. Le 24 décembre, après trois semaines d'instances et de refus, et Nicolas jugeant, avec raison, toute plus longue procrastination inutile, publia le manifeste de son propre avènement au trône. Ce manifeste, sincère dans l'exposition des faits, et triste dans la résignation à la nécessité du trône, pieux dans les sentiments et dans les termes, avait été rédigé par le comte Speransky, publiciste exercé, et retouché par l'empereur lui-même. Il ne pouvait laisser aucun doute sur la déférence qu'on avait témoignée obstinément au légitime héritier, sur la persistance de ses refus, sur la nécessité pour Nicolas d'accepter l'empire dévolu malgré lui à son titre de second héritier par rang de naissance.

Le 25 au soir, le conseil de l'empire, le sénat, le synode, les grands corps de l'État, se rendirent au palais d'Hiver, et y prêtèrent serment à Nicolas jusqu'à une heure très-avancée de la nuit Jamais serment prononcé dans un plus sombre deuil ne fut consolé cependant par de plus légitimes espérances.

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