LIVRE DIXIÈME
Le grand-duc Nicolas semblait, plus encore que son frère Alexandre, avoir été formé par la nature pour imposer aux hommes et pour leur commander. La beauté l'avait fait tsar avant le rang ; l'impression qu'il fit sur nous-même à la fleur de ses années fut ineffaçable, comme celle d'une statue vivante d'Alexandre jeune. Il montait un cheval noir, approprié par sa haute taille à la stature de son cavalier. Un casque d'argent doré recouvrait son front et projetait sur son visage juvénile et un peu pâle l'ombre martiale qui sied au front du soldat. Son profil pur se détachait sur les uniformes sombres des officiers de la garde impériale russe, dont il parcourait au pas la ligne de bataille ; un front plane, un nez droit, une lèvre relevée, un menton arrondi, un ovale du visage allongé, un léger duvet sur les joues, terni par la poussière du champ de manœuvre, une sévérité précoce de physionomie, la dignité d'attitude à cheval qui contrastait avec l'élégance svelte et frêle du corps, une pose impérialè, un regard qui tombait de haut mais avec condescendance sur la foule, tout faisait alors de Nicolas le type du prince, le rêve du tsar futur. L'âge, en développant cette fierté d'attitude, y avait ajouté la majesté et la réflexion.
Le caractère, chez Nicolas, n'était pas en désaccord avec cette physionomie qui, en général, est la révélation de l'homme intérieur. L'esprit, sans s'élever jusqu'au génie, s'élevait au-dessus du sens ordinaire des hommes; il était juste et il portait loin; une parole rare, mais nette, facile et franche, exprimait sans prétention et sans fltuva. co*pi.. — xxxi. 33
réticence sa pensée : il se sentait trop haut pour descendre à tromper les hommes. Moins caressant qu'Alexandre, il était plus réellement persuasif; son accent avait la sincérité, la probité et l'inflexibilité de son âme. Honnête de nature comme de principes, il était religieux, mais sans rêverie, comme son prédécesseur, et sans fanatisme, comme son peuple. Ses mœurs jusque-là avaient été pures comme son premier amour pour sa jeune femme. 11 adorait sa mère jusqu'au culte, non jusqu'à la servilité d'esprit. Le devoir sous toutes les formes comme homme, comme fils, comme frère, comme soldat, comme prince, était le point fixe de sa nature. Il n'était pas arrivé encore à l'âge où l'orgueil égare la conscience et où la toute-puissance encourage à la tyrannie. Il était jeune de vertu comme d'années ; il aurait réalisé ces présomptions pour la postérité s'il fût mort avant l'âge où l'ambition, qui s'agrandit à mesure que les années de l'homme se rétrécissent, le pressa de cueillir d'une main sanglante l'Orient, que la France et l'Europe devaient lui disputer. Le jour où il perdit sa conscience, il perdit avec sa vraie gloire la fortune de la Russie *.
Tel était, le 2G décembre 1825, le prince qui venait d'offrir le trône à son frère, et qui allait être forcé de le conquérir avant d'y être assis.
Pendant que l'empire flottait trop longtemps ainsi dans un combat d'abnégation et de générosité entre les
1 1855. Guerre des provinces danubiennes et guerre de Crimée.