LIVRE DIXIÈME
deux frères, une conjuration militaire, dont l'atmosphère avait pesé sur l'imagination d'Alexandre mourant, couvait en effet dans les deux armées du Nord et du Midi, à Pétersbourg et dans les cantonnements de la Bessarabie. Les causes de cette double conjuration seraient inexplicables sous un prince généralement adoré tel qu'Alexandre, et dans un pays aussi primitif que la Russie, si elles ne s'expliquaient par l'état général de l'Europe dans les années qui suivirent 1815, et par le génie imitateur ou plagiaire de la noblesse russe.
On se souvient que l'armée russe, appelée au secours des trônes et des peuples allemands insurgés par leur patriotisme contre l'oppression de Napoléon, avait respiré en Allemagne les miasmes généreux des sociétés secrètes, où s'était concentré l'esprit de délivrance de la tyrannie française et d'émancipation du genre humain. Ces mêmes armées, en traversant la France et en y séjournant comme vainqueurs de Napoléon ou comme libérateurs du pouvoir absolu, y avaient contemplé la renaissance de la liberté représentative, de la liberté de la tribune, de la liberté de la presse, et de l'égalité de droits entre les citovens.
Ce spectacle avait laissé de profondes traces dans l'esprit de la jeunesse militaire russe. A leur retour dans leur patrie, ces jeunes nobles, frappés du contraste entre le despotisme absolu de leur tsar et le pouvoir légal et modéré des rois constitutionnels, plus frappés encore du contraste entre le citoyen d'une patrie libre et le serf d'une contrée esclave, avaient aspiré prématurément, mais généreusement, à une double transformation du despotisme moscovite en autorité constitutionnelle et des serfs en citoyens. Ces progrès dans la civilisation sociale et politique étaient trop évidents pour ne pas allumer l'enthousiasme désintéressé des âmes nobles
dans l'aristocratie militaire de f empire. Ils aimaient Alexandre, dont le caractère valait à lui seul une constitution ; mais Alexandre avait dit lui-même à madame de Staël : « Je ne suis qu'un heureux accident. » Ces jeunes hommes voulaient que l'accident devînt une institution permanente.
Les révolutions militaires du 20 mars 1815 en France, d'Espagne, de Naples, de Turin, de 1815 à 1821, avaient fatalement enseigné par l'exemple, aux officiers révolutionnaires russes, que l'armée qui consolide les trônes peut aussi, plus facilement que les peuples, les ébranler. Les conspirations de casernes et de corps d'armée étaient devenues l'entretien et la corruption des camps. Enfin les sociétés secrètes d'Allemagne , de France, d'Espagne, d'Italie, avaient ajouté le goût et le prestige du mystère aux séductions naturelles de la philosophie et de la liberté. Les journaux et les livres que la France et l'Angleterre répandaient comme des échos de leur pensée ou de leurs tribunes en Russie nourrissaient dans le cœur de la jeune noblesse des villes et des camps cette émulation d'idées et d'institutions qui tend, comme l'Océan, à prendre son niveau surtout le globe. Ces éléments de fermentation, venus du dehors et fomentés par l'engouement et par la mode, ces deux génies des peuples enfants, étaient plus que suffisants pour remuer les imaginations, et pour faire surgir des tribuns et des conjurés dans un pays où les conjurations font la seule liberté des esclaves.