LIVRE DIXIÈME
Une première société secrète, foyer de ces principes et de ces aspirations, s'était organisée récemment à Saint-Pétersbourg dans l'armée. Elle s'appelait la Société du Nord. Ses trois fondateurs étaient le prince Serge Troubetskoï, le prince Obolenski et Conrad Ryléïef, l'âme du conciliabule.
Le prince Troubetskoï appartenait par sa naissance à la plus haute aristocratie de l'empire, et par ses grades à l'armée. Un de ses ancêtres avait disputé le trône aux premiers Romanof. Imagination ardente, esprit téméraire, cœur faible et vacillant, il était fait pour nouer et pour perdre une entreprise.
Le prince Obolenski, aide de camp d'un général d'infanterie de la garde, était un de ces esprits légers que le tourbillon attire et emporte dans sa sphère , et que l'extrême jeunesse prédispose aux généreuses illusions.
Ryléïef seul était un homme complet; mais c'était un homme égaré parmi des courtisans ou des esclaves, un homme incompatible avec le temps et les institutions où le hasard l'avait fait naître ; un homme qui rêvait nonseulement la liberté, mais la dernière forme de la liberté dans un pays de boyards et de serfs, la république dans les murs du Kremlin ou sous les tentes nomades des Tartares, contre-temps et contre-sens que l'esprit systématique et inflexible de l'utopiste pouvait seul imaginer dans un camp de Moscovites. Ryléïef, né d'une famille noble, sous-lieutenant d'abord dans Tannée, puis entré dans la magistrature, enfin devenu secrétaire général d'une grande association commerciale pour les échanges
entre la Russie et l'Amérique, était de plus un poète qui donnait des espérances à la littérature de son pays. 11 rappelait, par la mélancolie de ses vers et par son courage, André Chénier, le poète français qui savait chanter et mourir. Son républicanisme, adouci par son caractère, admettait le mystère, mais non le crime, dans les moyens. Plutôt martyr qu'assassin était la devise de Ryléïef.
Autour de ces trois hommes se groupèrent bientôt une foule de ces hommes secondaires qui sont les bras des entreprises de ce genre : le lieutenant-colonel Batenkof, que le mécontentement d'un grade perdu jeta dans la liberté comme dans une vengeance; Jacoubovitch, destitué en Géorgie pour un duel où il avait été l'agresseur et le meurtrier, et qui cherchait à forcer les portes de la fortune par la violence; Alexandre Bestoujef, ami dévoué de Ryléïef, noblement entraîné par l'amitié dans le péril, écrivain précoce et distingué en poésies imitées de la France; enfin, le colonel du 6* régiment de chasseurs, Boulatof, homme que le seul enthousiasme d'une noble entreprise pouvait arracher à ses devoirs, idole des soldats, mais aussi indiscret que passionné, et qui devait, en éventant par légèreté le complot, perdre involontairement ses complices. Chacun de ces conjurés en initiait d'autres qui initiaient à leur tour les chefs, les officiers et les sous-oflîciers les plus capables d'entraîner leurs régiments.
Le but avoué de la conjuration était, non d'arriver du premier pas à la république, rêve absolu de Ryléïef, mais de limiter le pouvoir des tsars et de créer le gouvernement représentatif de deux chambres avec une constitution, base des trois pouvoirs. Rien n'indique une pensée sociale dans ce complot purement politique. Donner la liberté et l égalité aux serfs, ce détrônemenl