LIVRE DIXIÈME
de l'aristocratie et même de la propriété en Russie, n'entrait ni comme premier but ni comme premier moyen dans ces théories de soldats et d'aristocrates.
L'armée du Midi, commandée par Witgenstein et cantonnée sur les rives du Pruth au nombre de cent vingt mille hommes, l'armée de Volhynie, commandée par Saken et composée de cent cinquante mille hommes avec lê quartier général à Kief, étaient travaillées des mêmes affiliations. Le complot se ramifiait, depuis le Caucase jusqu'à la Pologne, parmi huit cent mille hommes sous les armes. Les états-majors des deux généraux étaient à leur insu le foyer de la conspiration presque unanime.
Le principal moteur des affiliations et des révolutions du Midi était Paul Pestel, fils du gouverneur général de la Sibérie. On l'appelait le Riégo de la Russie; il eût été plutôt le Catilina de Rome. Ce n'était ni la vertu trompée ni l'illusion de l'espérance qui conspirait en lui, c'était le vice. La république n'était à ses yeux qu'une subversion immense et soudaine, dont son ambition sans scrupule pouvait sortir en Marius et non en Washington. Le vertueux Ryléïef lui-môme et son ami Bestoujcf rougissaient de servir la même cause que ce contempteur cynique de toute morale et de toute vertu. C'était, disaient-ils, un ambitieux et un fourbe. Mais c'est le malheur des hommes de bien qui trempent dans ces associations ténébreuses, d'ttre, à cause de ces ténèbres mêmes, associés et confondus avec les pervers.
Pestel , longtemps aide de camp du général en chef
Witgenstein, dont il trahissait la confiance, était maintenant colonel d'un régiment de dragons. L'éloquence de Pestel fanatisait tous ceux qui l'entendaient haranguer dans les réunions secrètes de l'armée du Midi, son intrépidité rassurait les plus timides; il donnait l'ivresse aux uns, la résolution aux autres. Ses perspectives rayonnantes de gouvernement idéal, opposées à la servitude du gouvernement des tsars, éblouissaient facilement de jeunes officiers russes qui croyaient écouter en lui un Orphée du Nord. Son plan avoué était une république, mais une république avec une dictature de dix ans pour l'imposer aux opposants par la force et par l'arbitraire. Quant au nom du dictateur, il le laissait chercher à ses complices. Tous prononçaient le sien. On le soupçonnait cependant, non sans vraisemblance, de rêver la couronne des tsars sur le front du dictateur républicain. Imagination assez vaste pour tout rêver, esprit assez immoral pour mépriser même ses propres rêves.
Le 1" janvier 1826, jour où le régiment de Pestel devait prendre le service du quartier général, était fixé pour le mouvement. On arrêterait le général en chef, on déclarerait la déchéance de l'empereur Alexandre, dont on ignorait encore la mort, on enlèverait les autres corps par la voix des conjurés répandus partout, on marcherait sur Pétersbourg, on proclamerait la république, et le hasard proclamerait le dictateur.
Mais dans l'armée de Kief, où l'on ignorait à la fois et la mort de l'empereur et l'arrestation de Pestel , les conjurés, dirigés par les frères Mouravief, se préparaient