LIVRE DIXIÈME
choix fatal à la révolution qu'il était capable de rêver, incapable d'accomplir. Jacoubovitch se chargea de forcer les cabarets, d'enivrer les soldats et la populace, et de diriger la soldatesque et le peuple ivres à l'assaut du palais d'hiver, après les avoir engagés dans la cause de la révolution par le pillage. Kyléïef s'indigna contre cette flétrissure imprimée à l'armée et au peuple qu'il voulait ennoblir. Avant l'aurore, chacun des conjurés courut au poste des casernes ou des places d'armes qu'il s'était assigné à lui-même par ses affiliations avec les soldats.
« On vous trompe, disaient-ils partout aux troupes : Constantin, notre légitime empereur, n'a point abdiqué ; il est dans les fers à Varsovie, et on va vous demander demain d'être les complices du crime et de la spoliation en proclamant son spoliateur ! Tuez tous ceux qui vous proposeront ce pacte avec la trahison et le fratricide ! Que le cri de : « Vive Constantin ! » soit votre réponse unanime aux vils partisans de l'usurpateur.
» — A bas Nicolas ! vive Constantin ! » criaient les soldats. Ils chargeaient leurs armes. Le général Frédérich, commandant du premier régiment ainsi ameuté, s'étant présenté pour rappeler les troupes au devoir, Bestoujef et le prince Stchepin se précipitent, le sabre et le pistolet à la main, sur le général, il tombe blessé à la tête dans son sang. Un second général subit le même sort ; le régiment sortit de la caserne au cri de : « Vive Constantin ! .» Il marcha sur la place du sénat en entraînant à sa suite une foule de détachements et de peuple, et se rangea en bataille autour de la statue de Pierre le Grand. Ils attendaient là des renforts assez considérables pour donner l'assaut au palais d'hiver. Ces renforts tardaient à venir; mais le peuple, éveillé par les cris des soldats et agité par les agents des conjurés, accourait en foule
sur la vaste place, et formait autour des révoltés une seconde armée populaire plus tumultueuse que l'armée elle-même.
Nicolas, enfermé avec sa famille dans le palais d'hiver, devenu pendant la nuit une forteresse hérissée de canons, entendait de ses appartements le sourd murmure de la multitude et les imprécations des soldats. Incertain des dispositions de la garde, et prévenu seulement depuis la veille de la conspiration militaire, dont le mystère pouvait lui cacher un complice dans chaque officier général de son propre palais, il ne trouvait d'appui solide que dans sa propre résolution. Il embrassa l'impératrice Alexandra, sa femme, la rassura par quelques paroles brèves et tendres, pria à genoux avec elle dans la chapelle du palais, puis, prenant par la main le jeune grand-duc Alexandre, son fils, âgé de huit ans et tout baigné des larmes de sa mère, il descendit au principal corps de garde du château, et ordonna aux hommes du poste de charger les fusils et d'occuper toutes les avenues. Présentant ensuite son fils aux soldats : « Je vous le confie, leur dit-il ; c'est à vous de le défendre. »
Les chasseurs de Finlande, touchés jusqu'aux larmes, jurèrent de lui faire un rempart de leurs corps ; ils le prirent dans leurs bras, l'embrassèrent avec mille caresses, et ce fut un spectacle plein d'intérêt que de voir le royal enfant, plus délicat que robuste, blond et d'un teint d'albâtre, passer ainsi de rang en rang, effrayé peut-être de la tendresse que lui témoignaient ces guerriers à la figure de bistre, à la moustache luisante, d'un air si martial et si soudainement exaltés. Mais il était en des mains sûres : le soldat russe , quand il a donné sa foi, quand un acte de confiance a touché son cœur, se laisse hacher en morceaux sans reculer d'un pas. Les chasseurs veillèrent sur le dépôt précieux et refusèrent le