‹ Histoire de la RussieChapitre 257 sur 269 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

prince même à son gouverneur, le colonel Mœrder, lorsqu'il vint le réclamer. « Dieu connaît les intentions de chacun, lui répondirent-ils: nous ne rendrons le fils de notre père qu'au père en personne. »

Le général Miloradovitch, gouverneur de Pétersbourg, vétéran respecté des campagnes de Souvarof de 1814 et de 1815 en France, et le comte Alexis Orlof, homme aussi imposant au peuple que cher à son maître, étaient à leur poste à côté de l'empereur à l'heure du danger. Orlof, haranguant les escadrons de la garde à cheval, les range en bataille sur l'immense place couverte de neige qui s'étend du palais d'hiver au palais du sénat. Miloradovitch fait avancer le régiment de Préobrajenskoï, les sapeurs et les grenadiers de la garde. Il en forme un rempart de baïonnettes en avant du palais, et présente ainsi un novau de trois mille soldats incorruptibles aux troupes indécises que les officiers du parti d'Alexandre et les conjurés du parti de Constantin se disputaient dans les casernes et dans les rues.

L'empereur, impatient de cette attente qui laisse flotter l'événement, se résout à lui demander lui-même son dernier mot, la mort ou l'empire, en marchant en personne aux casernes. Il monte à cheval, et, suivi d'un seul bataillon du régiment Préobrajenskoï, il s'avance résolument au-devant des rebelles affluant par toutes les rues sur la place du Sénat.

«L'empereur, disent les notes d'un témoin oculaire, l'impartial et consciencieux Schnitzler, dont les impressions conservent la chaleur et le désordre de la journée, l'empereur ne tarda pas à rencontrer un de ces détachements pressés de rejoindre l'ennemi. S'avaneant vers eux, il leur adressa le salut ordinaire. D'après un vieil usage russe d'une simplicité patriarcale, le souverain ou les chefs de corps, lorsqu'ils se trouvent en présence

d'une force armée, échangent avec elle quelques paroles d'affection ; les soldats prononcent, en un temps rapide et en chœur, chacun appuyant sur l'un des mots, la formule de la réponse. « Bonjour, mes enfants (strastvomtië rebeli)! » cria Nicolas au premier de ces détachements. La réponse fut : « Hourra Constantin ! <> Sans se déconcerter, l'empereur montra du doigt l'extrémité de la place, et dit: « Vous vous trompez de chemin, votre » place est là, auprès des traîtres! » Un autre détachement, auquel le même salut était adressé, resta interdit et ne fit aucune réponse. L'empereur saisit le moment avec une présence d'esprit admirable : « Conversion à » droite, marche ! » s'écria-t-il de sa voix sonore et retentissante. Et le soldat obéit machinalement, comme s'il n'avait eu d'autre intention en se mettant en route.

» Les grenadiers du corps avaient leur caserne dans la grande rue Mîllionne, qui aboutit au palais d'hiver, et à l'autre bout de laquelle s'élève le lourd édifice appelé palais de Marbre, mais qui, en grande partie construit avec le granit de Finlande, est d'une apparence sombre comme son maître d'alors, le tsarewitz Constantin. Leur ancien colonel Boulatof n'ayant pas paru à la caserne, comme il en avait pris l'engagement, le régiment fit d'abord acte de soumission, malgré les efforts tentés par le sous-lieutenant Kojevnikof pour les décider à la résistance. Ses interpellations : « A qui prêtez-vous serment? ■ Oubliez-vous celui qui vous lie envers l'empereur Con- » stantin? Prenez-y garde, on vous trompe 1 tout ce qu'on » débite est pure fausseté ! » Ses vociférations obstinées, le régiment les attribuait à l'état d'ivresse où il le voyait; aussi ne mit-il point obstacle à son arrestation. La cérémonie se passa tranquillement, et les soldats allèrent dîner. Ils avaient cependant des remords ; car les paroles de Kojevnikof et d'autres suggestions antérieures avaient

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