‹ Histoire de la RussieChapitre 258 sur 269 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

laissé le doute dans leurs esprits. Le lieutenant Southof, qui survint, acheva de les ébranler : « Mes amis, leur dit- » il, nous avons eu tort d'obéir; les autres régiments » ont refusé le serment et sont sur la place du Sénat. » Allons les rejoindre, apprètez-vous , chargez vos » armes ! » Il fut obéi ; toute la compagnie se leva. En vain le brave colonel Sturler, commandant du régiment, cherchait à les retenir, à les ramener à leur devoir: « En «avant! criait Southof; suivez-moi, ne m'abandonnez » pas ! » Et il les entraîna hors de la caserne.

.» Le rappel mit aussitôt sur pied tout le régiment, et le colonel commanda qu'on chargeât les armes, afin de se mettre à la poursuite des rebelles. Mais le lieutenant Panof, qui avait déjà couru de compagnie en compagnie, haranguant les soldats, protestant qu'on les trompait, et que leur docilité les exposait à la colère de l'empereur Constantin comme à celle de l'armée tout entière, les excita de nouveau à la désobéissance : « Courons vers >» ceux qui défendent Constantin! » leur crià-t-il. Une cruelle incertitude s'empara de ces hommes attachés à leur devoir, mais ignorants, crédules, séduits par la voix de leurs chefs immédiats, qui leur inspiraient plus de confiance que les chefs supérieurs, habitués sinon à vivre aux dépens du soldat, du moins à se faire craindre de lui ; car il ne voit en eux qu'une autorité sévère, inflexible et imposante, des maîtres sur lesquels il ne peut jeter les veux qu'en tremblant. Alors Panof se précipita au milieu de la colonne, fit entendre le cri répété de : • Hourra » Constantin ! » et décida la révolte de plusieurs compagnies.

» On marcha vers la place du Sénat. En route, Panof imagina de faire une tentative contre la forteresse* située non loin de là, au centre du fleuve et de ses bras. En effet, les meneurs de la révolte auraient mieux fait de

s'assurer d'une telle position, après s'y être ménagé des intelligences (chose possible sans doute avec les relations qu'ils avaient dans tous les corps), que de s'acculer contre le sénat, à l'extrémité d'une place immense, où ils s'exposaient à être cernés, sabrés par la cavalerie, balayés par la mitraille, sans autre point d'appui que celui de la populace, à supposer qu'ils parvinssent à l'échauffer. Dans la forteresse est gardé le trésor; ils y auraient trouvé en outre les armes et les munitions, dont ils n'avaient pu faire une provision suffisante. Le lieutenant Panof y songea d'autant plus, qu'en ce jour même la garnison de cette espèce de Kreml se composait de deux compagnies de son régiment ; mais le général Soukine, commandant de la citadelle, avait sans doute reçu des ordres et se tenait sur ses gardes. A l'approche des hommes de Panof, le poste prit les armes, la porte fut fermée : une surprise n'était plus possible. Panof retraversa aussitôt le large lit de la Néwa, couverte de cette glace épaisse où l'on peut tailler des blocs d'un mètre d'épaisseur sans compromettre la solidité de ce pont naturel ; il rentra dans la rue Millionne et arriva devant le palais d'hiver, contre lequel il eut encore l'idée de tenter un coup de main. Il s'avança effectivement vers la cour ; mais, voyant l'attitude des sapeurs, il comprit qu'il n'y avait rien à espérer de ce coté , ressortit et se dirigea vers le gros des rebelles, dont les cris incessants: « Hourra Constantin ! » confirmaient les siens dans leurs sentiments. Un autre renfort plus considérable venait de grossir les rangs des insurgés : c'était le bataillon des équipages de la garde presque tout entier, conduit par le lieutenant de vaisseau Arbouzof et par Nicolas Bestoujef, capitaine-lieutenant.

» Comme nous l'avons dit, les conjurés s'étaient d abord adressés aux marins, t Prêtez serment ou non,

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