LIVRE DIXIÈME
• leur avaient dit plusieurs de leurs officiers (car plus de » douze étaient initiés au complot, ou se laissèrent en-
• traîner), nous n'avons ni ordre ni conseil à vous don- » ner ; n'écoutez en cela que votre conscience I » Paroles insidieuses vis-à-vis d'hommes qui ne connaissent que le commandement, qui n'ont d'autre idée que celle de la nécessité d'obéir, et pour qui l'empereur est le représentant de Dieu sur la terre, l'homme unique, comme dit M. de Custine, par qui la Russie pense, juge et vit, la science et la conscience de son peuple. Arbouzof, Nicolas Bestoujef et Kakhofski, qui s'étaient joints à eux, les échauffèrent de plus en plus, à ce point qu'à l'arrivée du général-major Schipof , chef de la brigade, ils refusèrent de prêter un nouveau serment. Le général fit arrêter les commandants des compagnies, mais ils furent aussitôt remis en liberté par les officiers rebelles, et comme dans cet instant de confusion un cri part : t Soldats, entendez-vous ces décharges? Ce sont vos » camarades que l'on massacre ! » tous s'élancent vers les portes de la caserne, et les efforts de quelques officiers fidèles échouent contre la violence du torrent. Quoique plus élevé en grade, Nicolas Bestoujef cède le commandement à Arbouzof. Les matelots suivent les meneurs, et les autres officiers sont entraînés sur leurs pas. Arrivés près du manège de la garde à cheval, ils saluent de leurs cris leurs camarades, séduits comme eux, et dont ils devaient partager le triste sort. On leur cria : « En carré contre la cavalerie ! » position que le régiment de Moscou avait déjà prise, à la vue de la garde à cheval avançant sous la conduite de son brave colonel.
» Le combat était en effet engagé. Cependant le détachement du régiment de Moscou n'avait pas réussi à s'emparer de l'hôtel du sénat, grâce à la fermeté du lieutenant Nassakine, chef du poste. Celui-ci, avec une
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poignée de chasseurs de Finlande, s'établit sous la porte et repoussa, toutes les attaques : il resta ainsi pendant deux heures entouré des rebelles, pressé, assiégé par eux.
» Déjà ceux-ci étaient démoralisés, car ils étaient sans chefs : des trois hommes désignés pour les commander, Jakoubovitch était seul à son poste ; le prince Obolenski s'y était également rendu, mais il n'avait pas de rôle spécial à remplir : ni le prince Troubetskoï ni le colonel Boulatof n'avaient paru. Ce dernier était sur la place, mais caché dans la foule des spectateurs. Batenkof avait prêté le serment, et nous verrons bientôt que le prince aussi avait pris conseil de sa pusillanimité. Le ferme Ryléïef avait rejoint son ami Alexandre Bestoujef; cependant il ne resta qu'un instant sur la place : n'y voyant pas Troubetskoï, il courut à sa recherche, perdit beaucoup de temps et ne reparut point. Au reste, si la présence des chefs eût jeté peut-être quelques rayons d'une gloire équivoque sur cette déplorable échauflburée, elle n'eût rien changé néanmoins au cours des événements.
» L'empereur était entouré de troupes et de généraux qui en répondaient. Vainement on le sollicitait de se retirer, et de permettre qu'on en finît avec l'insurrection. Dans ce moment de crise, il voulut se montrer digne du trône, non-seulement par son courage, qui ne faiblit pas un instant, mais par la longanimité, plus admirable, qu'il y allia. Avare du sang de ses sujets, même égarés, même coupables, il inaugura son règne par un procédé généreux. Tout en refusant de déserter le poste du danger, il permit que le gouverneur général parlât aux rebelles, afin d'e6sayer encore une fois de les ramener à leur devoir. Le comte Miloradovitch s'avança seul vers eux, plein de confiance dans rattachement que le soldat