LIVRE DIXIÈME
lui avait toujours témoigne. A peine leur eut-il exprimé son étonnement de voir des guerriers, en tout temps si fidèles, s'oublier jusqu'à résister ouvertement à leur souverain légitime, que l'on étouffa sa voix par les cris de : « Hourra Constantin! hourra Constantin! » Le prince Obolenski lui porta un coup de baïonnette, qui effraya seulement le cheval du vétéran; mais en même temps Kakhofski lâcha lui-même sur lui, presque à bout portant, la détente de son pistolet, et le blessa mortellement. La main d'un Russe abattit le brave que les balles ennemies avaient respecté dans cinquante-six combats. « Devais-je croire, soupira-t-il pendant qu'on l'empor- » tait loin de celte lutte impie, que ce serait de la main » d'un Russe que je recevrais la mort? »
■ De plus en plus excitée, la foule se pressa autour des rebelles, qui cherchaient à s'étourdir par leurs vociférations. Plusieurs hommes du peuple prirent fait et cause pour eux, et le colonel Anrep (depuis lieutenant général) en perça un de son épée, au moment où il renversait un officier supérieur. Bientôt quelques meneurs subalternes se mirent en avant.
• Jusqu'alors les officiers et les conjurés, en habit civil , n'avaient pas osé faire entendre le mot de constitution , qui n'avait aucun sens pour la multitude, soit barbue et en cafetan, soit en menton rasé et en armes. Maintenant on jugeait le moment venu : au cri : « Hourra Constantin ! » se môla le cri de : « Vive la constitution ! >
Ce cri expira dans l'oreille inintelligente des masses. Les institutions ne passionnent que les peuples mûrs; les peuples jeunes ne se passionnent que pour ou contre les hommes.
• Le coup de feu qui venait d'abattre le brave général Miloradovitch, le Murât russe, comme l'appelle M. le
comte Philippe de Ségur, avait eu un lugubre retentissement dans l'âme de l'empereur et dans celle des nombreux généraux et colonels dont il était environné. Une grande partie de la garde était là sous les armes, morne sans doute, abattue, incertaine, mais cependant fidèle à la discipline et contenue par son serment. « Êtes- vous bien sûr de votre troupe? » Cette question, qu'un témoin entendit faire, vers trois heures, par un général à un colonel de cavalerie au moment de commander la charge, était applicable à la plupart des régiments : heureusement, ils virent les rebelles en trop petit nombre. •
Ils restèrent inébranlables dans leur devoir; le régiment de Moscou lui-même, dont quelques compagnies avaient donné le matin le signal de la révolte, se repentit à la voix du grand-duc Michel, son colonel, qui arriva pendant la mêlée, et qui le harangua et le détrompa par ses adjurations.
Ainsi, régiments contre régiments, bataillons contre bataillons, séparés par une place et par un cri, étaient prêts à s'entr'égorger pour un mensonge habilement exploité par un complot. C'en était fait de Nicolas et de la monarchie, si le fantôme de dictateur Troubetskoï eût été un homme ! Plus de la moitié de l'armée le peuple tout entier, obéissant à sa présence et à sa voix, auraient proclamé Constantin , et imposé facilement après la victoire les conditions au trône stipulées par les conjurés. Mais Troubetskoï, indigne du rôle qu'il avait affronté, errant de maison en maison, comme un homme qui fuit la responsabilité de sa propre audace, livrait l'événement à la merci des heures et du hasard, et se cachait loin du champ de bataille, sans donner d'ordre à sa cause, et sans lui offrir au moins sa vie