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LIVRE DIXIÈME

L'empereur, plus habile et plus actif que le dictateur, se tenait immobile, mais intrépide, à cheval à la tête de ses troupes fidèles, comme pour défier face à face les rebelles. Le temps combattait pour lui, car le temps dissipe les erreurs populaires ; et donner de la réflexion à l'émeute, c'est lui donner du repentir ou du découragement. Déjà les cris devenaient plus faibles et plus rares au pied de la statue de Pierro le Grand. La victoire contre cette révolte, démoralisée et étonnée d'ellemême, paraissait certaine, si Nicolas avait fait charger la garde contre les révoltés; mais il en coûtait à son âme jeune encore, et à sa popularité incertaine, d'inaugurer son règne dans des flots de sang. 11 fit appeler le vénérable Seraphim, métropolitain de Pétersbourg, et l'envoya comme un messager de paix, suivi d'un cortège de prêtres en costume sacerdotal, parlementer avec les rebelles.

Cette image de la religion s'avançant, la croix à la main, aux chants de l'autel, entre deux armées du même sang, pour commander la paix, étonna d'abord les séditieux ; mais les chefs, tremblants de l'ascendant des prêtres sur les soldats, ordonnèrent aux tambours de couvrir la voix des pontifes ; et, sans respect pour les cheveux blancs du vieillard octogénaire, ils le forcèrent, par leurs gestes, leurs hurlements et par les pointes de leurs sabres, à se retirer vers le camp de l'empereur et à rentrer dans sa cathédrale.

» Chargeons ! » s'écria alors Nicolas à la cavalerie de la garde. Les chevaux s'ébranlèrent à sa voix ; mais l'étroit espace qui empêchait aux cavaliers de prendre leur force dans leur élan, la foule compacte, la neige amoncelée , amollirent la charge. Le prince Rostovski, un des principaux chefs de la conjuration, n'attendit pas le choc des chevaux : • Feu! » dit-il à ses soldats. Le feu courut, à sa voix, sur toute la ligne. Un colonel de la garde tomba mortellement blessé aux pieds de son cheval; le meurtrier de Miloradovitch, Kakhofski, tua d'un coup de pistolet le colonel des grenadiers Sturler, et jeta son arme déchargée en l'air, avec un geste de bravade ou de remords. Un autre conjuré, Kuchelbecker, visa du canon de son pistolet le grand-duc Michel lui-même, et allait l'étendre à ses pieds, quand des matelots de la garde, frémissants de ce sacrilège, lui rabattirent le bras et détournèrent le coup. Il ajusta alors le colonel Voïnof, qui s'était élancé pour couvrir le prince; mais le pistolet, trempé de neige fondue, trompa sa main, et 6auva la vie de Voïnof. Jacoubovitch, fjui s'était promis à lui-même la vie de Nicolas, le cherchait, le poignard à la main, dans la mêlée.

L'empereur, voyant la mollesse de la charge, la solidité de la révolte, ses colonels et ses généraux jonchant de leurs corps l'espace entre les deux lignes, et le jour tomber sur un doute qui allait doubler pendant la nuit les forces de la révolte, replia la cavalerie et lit avancer l'artillerie. Les mèches allumées des canonniers, agitées comme un avertissement du danger au-dessus des

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