LIVRE DIXIÈME
pièces, firent reculer la foule, mais n'ébranlèrent pas les soldats; ils comptaient sur la complicité des canonniers, dont un grand nombre avaient pactisé avec la révolte; mais le grand-duc Michel, descendant de cheval et prenant la mèche des mains d'un canonnier, fit le premier feu de mitraille sur la masse compacte des rebelles. Dix pièces successivement déchargées sur cette masse resserrée dans un si étroit espace, ouvrirent une brèche sur les cadavres de la cavalerie de la garde. Le combat ne fut plus qu'un massacre ou une fuite à travers les ténèbres des rues voisines. La nuit, la neige et la Névva cachèrent le nombre des victimes.
L'empereur rentra, au dernier coup de canon, dans le palais, pour féliciter et consoler sa femme d'une victoire remportée à regret sur son propre peuple. Le brave général Miroladovitch expirait de sa blessure sur un matelas, dans le vestibule du palais : il mourut dans les bras du maître auquel il venait de donner sa vie et l'empire. Les soldats échappés au carnage de la place de Pierrele-Grand se hâtaient, les uns de fuir au delà du fleuve, les autres de rentrer à leurs corps, en y désavouant leur faute et en maudissant leurs séducteurs.
Ryléïcf, Bestoujef, Poustchin, Stenheil, Batenkof, rentrés, à la faveur des ténèbres, dans la chambre de Ryléïef, y concertaient précipitamment leur fuite à l'armée du Midi, où la conjuration victorieuse leur offrirait sans doute asile et vengeance. Le dictateur Troubetskoï, réfugié chez sa belle-mère, la comtesse de Laval, allait implorer de la un plus sûr asile chez son beau-frère, le comte Lebzeltern, envoyé d'Autriche. Lebzeltern, sur la foi de M. de Nesselrode, qui lui promettait au nom de l'empereur la vie de Troubetskoï, engagea son beau-frère à se rendre au palais, son meilleur refuge. « Si vous vous sentez le courage, lui dit l'empereur, de supporter une
vie déshonorée, je vous accorde, comme une punition plus que comme une grâce, la vie. > Puis, se détournant avec dégoût d'un chef qui n'avait su ni combattre ni mourir, il laissa le dictateur écrire à sa femme : ■ Je me porte bien, et je vivrai. >Sa généreuse épouse le suivit volontairement en Sibérie, ou l'empereur lui permit ce que l'exil, le climat et la honte peuvent laisser d'adoucissement à la xuine du caractère.
Le lendemain, les renseignements et les listes trouvé* dans les papiers de Troubetskoï donnèrent à l'empereur les plans, les noms, les traces des deux conjurations. Ryléïef, Kakhofski, Obolenski, les frères Bestoujef, le féroce Jakoubovitch , altéré du sang de l'empereur, le colonel Boulatof, et une foule de conjurés subalternes, furent désignés par ces listes et surpris avant la fuite. Nicolas voulut les interroger presque tous lui-même, soit pour sonder les causes réelles de ce grand complot, soit pour mesurer, avec une indulgence arbitraire, le degré de culpabilité et de repentir de chaque conjuré.
« Il faisait à peine jour lorsque Bestoujef se trouva en présence de l'empereur, presque seul à seul. Lui, dont la parole éloquente et sympathique avait entraîné à la révolte la moitié d'un régiment auquel il était complètement étranger, resta atterré devant la majesté du regard avec lequel Nicolas l'aborda, en lui disant ces mots dictés par une juste indignation : • Le général Bestoujef » était un serviteur fidèle, mais il n'a laissé que des fils » dégénérés. » On assure qu'à cette question : ■ Où étiezvous dans la journée du 14? ■ Boulatof répondit : « Près.