LIVRE DIXIÈME
» de votre personne , Sire ! et si vous aviez faibli , c'était > fait de vous; mais je ne me suis pas senti capable de » lâcher la détente, quand Votre Majesté montrait tant de » fermeté et de courage.
» — Mais, pour une entreprise de cette espèce, il faut » de l'assistance, des ressources de tout genre : sur quels » moyens comptiez-vous pour réussir?
» — Des choses de cette nature ne se disent pas devant » un si grand nombre de témoins. »
» Sans faire attention à quel danger il s'exposait, Nicolas prit le conspirateur sous le bras, entra avec lui dans son cabinet, et ils restèrent longtemps en conversation particulière. Nous ne pensons pas que Boulatof descendit au rôle indigne de dénonciateur; mais on assure qu'il s'exprima avec une entière franchise, à laquelle son auguste interlocutour répondit par des témoignages de bonté, et par l'expression de son regret qu'un tel homme fût perdu pour la société. En sortant, le colonel avait encore les larmes aux yeux : la confiance dont il venait d'être l'objet lui faisait sentir plus vivement encore l'énormité de son crime. »
Un trait de caractère rappelle dans un père le fanatisme du premier Brutus, avec la différence de la liberté à la servitude :
a Le jeune comte Zacharie Tchernychef, capitaine aux chevaliers-gardes, la joie et l'orgueil d'une famille illustre, au sein de laquelle on a compté, dans le cours du dix-huitième siècle, plusieurs ministres et plusieurs feld-maréchaux, venait d'être arrêté. L'empereur désirait le sauver, par égard pour ses parents et aussi à. raison de son âge. Il n'avait point pris part à la lutte, mais seulement il s'était laissé entraîner dans les sociétés secrètes par son beau-frère, le capitaine Nikita Mouravief. Le jeune Tchernychef fut amené devant le monarque :
» — Est-il possible, lui dit Nicolas, que vous soyez
• sous le coup d'une peine infamante, vous qui appar- » tenez à une des premières familles de mon empire? » J'espère que non. Désavouez les principes professés par
• vous, les actes insensés que vous avez commis; dites- » moi que vous vous en repentez, et je pourrai vous faire » grâce » (car, en Russie, le souverain peut faire grâce avant tout jugement comme après). Tchern) chef refusa :
» — J'ai agi selon ma conscience, » dit-il pour toute réponse. »
Son père, vieux militaire, aide de camp général de l'empereur, et commandant du premier corps de cavalerie de réserve, se porta lui-même accusateur de son fils, qu'il amena devant son maître. Celui-ci, touché de la fidélité du général, voulut user de clémence, et lui dit qu'il s'en remettait à lui-même de la punition du coupable :
« Si Votre Majesté veut traiter favorablement ce misérable, répondit le père irrité, qu'elle le fasse mettre sous bonne garde ; car, pour moi, je le tuerais! »
Nicolas l'assura qu'il pardonnait au jeune homme, et l'invita à suivre son exemple ; mais le vieux guerrier opposa à ses instances un irrévocable jamais l
Cependant les ordres d'arrêter tous les conspirateurs de l'armée du Midi dévoilés par les papiers et les listes des conspirateurs de Pétersbourg étaient partis, dans la nuit même du 26 au 27 décembre, pour Kief. On se souvient que le véritable chef et le véritable dictateur de ces armées, Pestel , trahi par un des affiliés, était déjà