LIVRE DIXIÈME
dans les fers. Un autre chef restait à la conjuration: c'était Serge Mouravief Apostol , lieutenant-colonel du régiment de Tchernigof. Mouravief descendait d'un ancien hetman des Cosaques ; son père était membre du sénat, ancien ambassadeur de la cour de Russie en Espagne, et littérateur éminent dans une littérature encore neuve. Élevé avec l'empereur Alexandre, il venait de composer en langue grecque un chant de deuil sur la mort de son souverain et de son ami. Ses fils avaient été élevés en France; ils y avaient respiré, comme tous les jeunes Russes et Polonais dépaysés dans une autre atmosphère morale, des idées libérales, germes naturels de nos climats avancés, mais peu compris encore dans leur pays. C'est celte contradiction entre les idées et les mœurs qui fit la gloire et le malheur des •Mouravief.
Serge et Mathieu Mouravief, rentrés en Russie en 1816, servaient dans l'armée du midi. Serge, le plus enthousiaste des quatre frères, n'avait pas tardé à être recruté par Pestel dans les sociétés secrètes. De là à la conjuration, il n'y avait qu'à glisser à l'heure opportune. Serge avait entraîné dans le complot, vague et indéterminé encore, son frère plus réfléchi, mais à qui la tendresse fraternelle pouvait tout demander, môme le sacrifice de sa raison : Mathieu n'était un conspirateur que par complaisance et par dévouement. Il sentait le vide des plans politiques de son frère, dans un pays plus propres aux révolutions de palais qu'à la liberté. « Nous nous perdrons sans sauver notre patrie, disait-il souvent à Serge ; mais, puisque tu veux te perdre, je ne veux pas me sauver sans toi. »
Après l'arrestation de Pestel et l'avortement de la journée du 26 décembre à Pétersbourg, Mouravief, sans espoir maintenant du coté de l'armée du Midi, tenta de renouer les fils de la conspiration coupés avec l'armée polonaise de Varsovie. Mais, au moment où il travaillait les chefs de l'armée polonaise, peu disposée alors au soulèvement, parce qu'elle se flattait d'avoir dans Constantin un roi détaché du trône moscovite, Mouravief fut surpris lui-même, et arrêté par le colonel Gébel, son ami.
Gébel, contraint par la discipline et par la fidélité à exécuter l'ordre d'arrestation de Pétersbourg, adoucit autant qu'il était en lui la rigueur de la captivité des deux Mouravief. Il vint souper avec eux daus leur prison, la veille de leur départ pour Pétersbourg, avec la confiance d'un homme loyal qui ne soupçonne pas de déloyauté un ancien camarade d'armes. Mais, au milieu du repas, quelques officiers de l'armée, initiés à la conjuration, entrés dans la chambre sous prétexte d'adresser leurs adieux aux prisonniers, se jettent sur le colonel Gébel pour le désarmer et pour lui arracher les clefs de la prison. Le colonel, indigné de la perfidie, tire son sabre, se défend en héros, reçoit quatorze blessures, et tombe évanoui dans son sang sous le sabre de Serge Mouravief. Le prisonnier ainsi délivré sort avec ses complices, harangue les soldats, les entraîne, et proclame l'empereur Constantin, au cri machinalement répété de: « Vive la liberté ! »
Maître d'un régiment, il appelle à lui les détachements les plus rapprochés, en forme une colonne, et