LIVRE DIXIÈME
marche lentement sur Kief. Son plus jeune frère, Hippolyte Mouravief, le rejoint en route, et veut, malgré les instances de ses frères, s'associer à leur destinée. Leurs émissaires qui les précédaient dans la capitale de la Petite Russie essayent en vain d'y faire comprendre les mots étrangers de liberté et de république ; on ne leur répond que par les noms de Nicolas ou de Constantin. Mais déjà le bruit de l'abdication confirmée de Constantin, et de l'inauguration de Nicolas, parvenait de toutes parts à Kief. L'heure des conjurés était passée. Les partisans de Mouravief se décimaient par la désertion plus qu'ils ne se recrutaient en route, lis n'osèrent pas aborder la garnison de Kief, et se détournèrent à quelque distance de la ville pour se rapprocher de la Pologne.
Bientôt poursuivis et atteints par le général Geismar sur les hauteurs d'Oustinovka, toute espérance de succès et même de fuite s'évanouit pour eux. « Mouravief, dit un des témoins de sa dernière marche, dont le noble caractère ne se démentit pas dans ce moment critique, vit qu'il fallait mourir, et se prépara à mourir en soldat. Ayant formé ses six compagnies en un carré, il leur ordonna de marcher droit sur les canons amenés contre eux, l'arme au bras et sans tirer un coup de fusil. Peutêtre se flattait-il encore que les canonnière ne tireraient pas et se laisseraient entraîner dans la rébellion. Quoi qu'il en soit, les compagnies obéissent au commandement; mais, reçues à coups de mitraille, elles s'étonnent, se troublent, et bientôt leur carré est ébranlé. Mouravief, atteint d'une blessure, tombe, se relève et continue de combattre. Alors les dragons exécutent une charge. Mouravief reçoit un coup de sabre à la tète; le carré est rompu. Hors d'état de se soutenir, l'intrépide Serge cherchait encore à rallier les siens, lorsque, détrompés enfin, ils jettent leurs armes, demandent merci,
saisissent eux-mêmes leur chef, qui nageait dans son sang, et le livrent, lui et Bestoujcf-Rumine, au commandant des hussards. Hippolytc Mouravief Apostol fut tué dans l'action; son frère Mathieu, ainsi que le capitaine en second baron Solovief et les lieutenants Kouzmine, Chtchipilla, Bistrichy Masalevski, furent faits prisonniers, et Kouzmine le morne jour se fit sauter la cervelle. Soukhinof, autre lieutenant, réussit à se sauver et à franchir la frontière; mais il fut bientôt arrêté à Kichenef, et livré, par les autorités moldaves, à un voisin trop puissant pour qu'on ait rien à lui refuser. Du côté des troupes impériales, il n'y eut ni morts ni blessés : les rebelles n'avaient pas brûlé une amorce ; ils s'étaient jetés en aveugles en avant de la mitraille, puis ils avaient renoncé à toute résistance et avaient été faits prisonniers au nombre de sept cents.
» L'état des blessures de Serge Mouravief ne permit pas de lui faire faire immédiatement le voyage de trois cent trente lieues qui séparent Vassilkof de Saint-Pétersbourg; mais Mathieu fut immédiatement placé sur un traîneau, et conduit dans la capitale, sous bonne escorte. L'empereur voulut lui faire subir personnellement un premier interrogatoire , sans doute pour surprendre des vérités que ses divers agents auraient pu avoir intérêt à lui cacher; puis il lui permit d'écrire à son père dans son cabinet même. D'un seul coup, le malheureux Mouravief Apostol avait perdu ses trois fils aînés: il ne lui restait plus, comme il l'a dit lui-même dans le poétique épanchement de sa douleur, qu'à cacher sa tête sous leurs cendres. Pour une situation pareille à la sienne, la religion seule a des consolations efficaces; mais, fidèle à son culte de l'antiquité, M. Mouravief chercha les siennes dans la lecture du Promêlhèe d'Eschyle, type des caractères fortement trempés. Son