LIVRE DIXIÈME
fils Mathieu ne montra pas la même roideur ; les sentiments du chrétien avaient plus de prise sur lui que les leçons du paganisme. Il était plein de repentir. Sa lettre était touchante : « Il était indigne désormais, écrivait-il à » l'auteur de ses jours, de l'appeler son père, mais il ne » pouvait renoncer à ce doux nom, qu'il lui donnait • peut-être pour la dernière fois. Maintenant seulement » il voyait toute la profondeur de l'abîme sur lequel il » avait longtemps marché si étourdiment ; il engageait » son frère (d'une autre mère) à profiter de la terrible > leçon que lui donnaient ses aînés, et h. garder une foi » inviolable à son souverain. •
» Peu de jours après , le régiment de Tchernigof et l'armée du Midi tout entière prêtèrent serment à l'empereur Nicolas. »
La Russie avait heureusement traversé la triple crise de la mort, de l'interrègne et de la guerre civile. Le jeune empereur avait offert le trône avec magnanimité et l'avait défendu avec héroïsme. L'homme annonçait le règne. Mais ce règne, corrompu par l'orgueil, ne devait pas finir comme il avait commencé.
Le procès fut long, solennel, sanglant. Une amnistie pour un crime qui n'était que l'erreur de la fidélité dans la masse des soldats révollés eût été à la fois plus humaine et plus politique. On en fit malhabilement le procès de la vieille Russie contre la jeune Russie. Un nouveau règne a besoin de faveur plus que de justice. Des catégories terribles de criminalité et de peines furent établies, par la haute cour nommée par l'em-
pereur, entre une multitude d'accusés. La plupart de ces catégories de peines laissaient la vie, mais une vie flétrie et proscrite, aux condamnés. La dernière de ces catégories ne contenait que les cinq chefs voués à la mort. Leur supplice, raconté par un de ceux qui recueillirent leurs derniers sentiments et leur dernier soupir, épouvanta la Russie et attendrit l'Europe.
• Une journée après la condamnation fut donnée, dit-il, aux dernières méditations, à l'examen de conscience, si naturel a l'homme prêt à franchir le seuil de l'éternité. Les secours de la religion, dans ces moments suprêmes, ne firent point défaut aux condamnés; peu d'entre eux les refusèrent, presque tous y puisèrent force et courage. Ryléïef, notamment, en accepta les divines consolations. Ce chef réel de l'association du Nord, reconnut que, d'après les lois existantes, la sentence qui le condamnait était juste. L'ardeur de son patriotisme l'avait trompé, disait-il ; mais le patriotisme ayant été Tunique mobile de ses actions, il attendait la mort sans effroi. Elle sera, avouait-il, une expiation peut-être due à la société, pour laquelle sans nul doute il avait agi, bien que sans aveu. Quelques heures encore, et cette expiation était consommée. Il saisit la plume pour écrire une dernière fois à sa jeune compagne. Dans une lettre touchante, il lui fait de tendres adieux, la console, la presse vivement de ne pas s'abandonner au désespoir, et l'exhorte en chrétien à ne pas murmurer, ni contre les arrêts de la Providence, ni contre la justice de l'empereur. Il lui recommande de quitter Pétersbourg au plus tôt pour retourner dans son pays natal (elle était de Novgorod), mais de recevoir d'abord le prêtre qui l'aurait assisté à l'article de la mort et qui lui ferait part de ses dernières paroles et de ses dernières volontés. Ryléïef réservait à ce digne