LIVRE DIXIÈME
confesseur une marque de reconnaissance et d'affection : il chargea sa femme de lui remettre une de ses tabatières en or. H avait à peine fini cette lettre arrosée de ses larmes, qu'on vint l'avertir de se préparer au départ.
» De son cMé, Pestcl, le dictateur du Midi, était près de mourir; rien n'ébranlait sa fermeté, et jusqu'à la fin, dit-on, il resta convaincu de la sagesse et de l'opportunité des principes consignés par lui dans son Droit russe.
» Depuis quatre-vingts ans Pétersbourg n'avait pas été témoin d'une exécution à mort, et dans toute la Russie l'échafaud n'avait été dressé qu'en de rares occasions depuis le règne d'Élisabeth.
» Le 25 juillet, dès deux heures du matin, on travaillait à élever une large potence, où cinq corps pussent tenir de front, sur le rempart de la forteresse qui regarde la petite église en bois vermoulu à l'invocation de la Trinité, placée sur le bord de la Néwa, à l'entrée du quartier dit du Vieux-Pétersbourg. Dans cette saison, la nuit, sous celte latitude boréale, n'est, comme on sait, qu'un crépuscule prolongé jusqu'aux premières lueurs de l'aurore, bien moins tardive que dans nos pays. On pouvait donc, à cette heure matinale, parfaitement distinguer déjà tous les objets. Un faible bruit de tambours et le son de quelques trompettes se faisaient entendre isolément dans différents quartiers de la ville; car chaque régiment de la garnison envoyait seulement une compagnie pour assister à la scène lugubre que le soleil levant devait éclairer. A dessein, on avait laissé planer l'incertitude sur le moment de l'exécution. Aussi, la ville était-elle encore plongée dans le sommeil : de rares spectateurs accouraient un à un, et mt>me au bout d'urie heure leur nombre suffit à peine pour doubler le cordon militaire qui ne tarda pas à s'interposer entre
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HISTOIftE DE LA RUSSIE.
eux et les acteurs de ce drame terrible. Un silence profond régnait; et lorsque le roulement des tambours de tous les détachements réunis se fit entendre, il n'eut qu'un sourd retentissement qui ne troubla pas le calme de la nuit et ne réveilla point les échos.
» Vers trois heures, les mîmes tambours annoncèrent l'arrivée de ceux des condamnés auxquels il avait été fait grâce de la vie. Distribués par groupes sur le front du cercle assez vaste qui occupait le glacis en avant du rempart où s'élevait la potence, et placés chacun devant le corps auquel ils avaient appartenu, ils durent se mettre à genoux après avoir entendu la lecture de leur jugement : on leur arracha leurs épaulettes, leurs décorations et leurs uniformes, on brisa une épée sur la tète de chacun d'eux en signe de dégradation; puis, revftus d'une grosse capote grise, ils défilèrent devant le gibet, pendant qu'un brasier allumé tout auprès consumait leurs uniformes, les insignes de leurs grades et leurs décorations.
» A peine étaient-ils rentrés dans la forteresse par la porte de communication ordinaire, non loin de laquelle était dressé l'instrument du supplice, que les cinq condamnés à mort parurent sur le rempart. A la distance où le public était placé, il eut été difficile de distinguer leurs traits; d'ailleurs ils étaient couverts de capotes grises dont le capuchon enveloppait leurs tftes. Ils montèrent un à un sur la plate-forme et sur les escabeaux rangés de front sous la potence, dans l'ordre qui leur était assigné par le jugement, Pestel, le premier, tenant la droite, et Kakhofski la gauche. On leur passa autour du cou le nœud fatal, et l'exécuteur des œuvres de justice ne s'était pas sitôt éloigné que la plate-forme s'enfonça sous leurs pieds. La strangulation s'accomplit pour Pestel et Kakhofski, mais la mort recula, pour ainsi