LIVRE PREMIER
l'homme nécessaire et le chef d'une troisième dynastie. Ce cri s'élève unanime de toutes les provinces et de toutes les clauses de la nation. Comment la reconnaissance publique aurait-elle couronné un empoisonneur et un assassin? Il faut se défier des partis et croire aux nations. Goudounof était peut-être un ambitieux, mais il était un grand homme.
11 fonde sa dynastie sur d'immenses services rendus à sa patrie. L'empire s'agrandit: la Lithuanie, lassée de combats, se prépare à l'annexion; la Suède, anarchisée, cesse de disputer aux Russes les bords du golfe de Finlande; le sultan Mahomet III oublie les progrès des Russes sur la mer Noire pour combattre la Perse et l'Autriche, ennemis plus invétérés de l'empire ottoman; les Cosaques auxiliaires conquièrent les neiges de la Sibérie, Goudounof fortifie les pentes du Caucase contre les Turcs et s'assure un port sur la Baltique. 11 s'allie avec les Danois, ennemis étemels des Suédois, il négocie avec l'Autriche, il contracte la première amitié avec l'Angleterre, dont le génie commercial et navigateur cherche par tout le globe des exportations, et importe la civilisation avec ses marchandises.
Sa passion paternelle pour son fils Fédor suscite des soupçons sinistres dans son âme contre les grands. Il relègue et décime les Romanof, dont la popularité menace son trône. Le jeune Michel Romanof, destiné à devenir le chef de la dynastie actuelle, languit dans le village de ses pères. Des bandes de brigands se forment
dans les provinces pour venger l'emprisonnement ou le meurtre des Romanof ou des grands boyards. La noblesse le craint et le hait.
Un jeune moine errant, d'un monastère de Souzdal, nommé Jouri Otrepief, vient à Moscou, admire les pompes du tsar, se pénètre des récits populaires qui attribuent à Goudounof le meurtre du jeune DimitriT successeur légitime d'Ivan IV, construit une fable sur ces . fondements, se jure à lui-même de devenir tsar à son tour. Le bruit court bientôt sur les traces du moine que le vrai Dimitri, échappé miraculeusement par les soins de sa nourrice à la mort, vit et attend dans le mystère l'heure de punir son assassin et de monter sur son trône.
Il se jette en Lithuanie avec quelques compagnons crédules ou complices de sa fraude. Un prince de Lithuanie, Vichnewelsky, se laisse séduire à l'espoir de donner un maître à la Russie. Les jésuites polonais et le rot Sigismond de Pologne stimulent la foi à ses impostures. Le nonce du pape l'accueille en prince à Varsovie. Le roi lui fournit des subsides. Les jésuites reçoivent soir abjuration de la religion grecque et se flattent de faire du futur tsar de Russie le Constantin catholique du Nord. I1& le sacrent empereur des Russes dans leur chapelle. Autorisé par Sigismond, un vieux prince polonais, Mnischek, arme pour sa cause ses vassaux, et lui fiance sa ûlle Marine, Polonaise, douée de la beauté et du génie aventureux de sa race (1 603).
Son armée, grossie de tous les vagabonds de Pologne et des Cosaques Zaporogues, pénètre en Russie. Des proclamations semées d'avance sur sa route et démenties en vain par le tzar Goudounof, fanatisent les peuples, toujours amoureux du surnaturel. Le roi Sigismond appuie d'un manifeste royal ces proclamations de l'im-