LIVRE PREMIER
dans leur adresse de félicitation. Il parcourt les rues de la capitale, précédé des Polonais, ses complices. Monté sur un cheval de parade, revêtu d'un habit d'or, un collier de pierreries flottant sur sa poitrine, entouré d'un cortège de soixante princes et du clergé chantant des hymnes, il va baiser les saintes reliques.
Sa prétendue mère, la tsarine Marpha, enfermée depuis quinze ans dans un monastère, gagnée et intimidée, affecte de reconnaître l'imposteur pour son fils. Le peuple, témoin de cette fausse reconnaissance, applaudit aux embrassements publics de la mère et du fils. Il règne quelques mois avec l'assurance et l'habileté d'un souverain habitué au trône. Bientôt ses mœurs brutales et dissolues, sa partialité pour les Polonais, sa faveur pour les jésuites qui l'ont suivi à Moscou, ses habitudes triviales, sa prodigalité de brigand qui se hâte de jouir de ses dépouilles, scandalisent les vieux Russes.
Le luxe de sa cour dépassait tout ce que le Nord avait emprunté aux magnificences de l'Asie : il aimait à monter des étalons sauvages et indomptés, et à tuer, de sa propre main, des ours, en présence de la cour et du peuple. Il éprouvait lui-même les canons neufs, et s'en servait, pour tirer au but, avec une adresse particulière. Il exerçait les troupes, les disciplinait, prenait d'assaut les forteresses faites on terre, se précipitait dans les mêlées; et, dans ces sortes de luttes, il souffrait qu'on le heurtât avec violence jusqu'à le faire quelquefois tomber. C'est ainsi qu'il se glorifiait des talents du cavalier, du ,chasseur, de l'artilleur, de l'athlète, oubliant la dignité du monarque.
Il en perdait également le souvenir dans ses accès de violence : pour la moindre faute ou maladresse, il se mettait hors de lui, et frappait d'un bâton les officiers
les plus distingués. La bassesse dans un souverain répugne au peuple, encore plus que la cruauté. On reprochait aussi au nouveau tsar une prodigalité démesurée; il semait l'argent et récompensait sans discernement. Il donnait aux musiciens étrangers des appointements que n'avaient point les premiers dignitaires de l'État. Passionné pour le luxe et la magniûcence, il achetait continuellement, commandait toute sorte de choses précieuses; et dans l'espace de trois mois il dépensa plus de sept millions de roubles. Le peuple n'aime point la prodigalité dans les souverains, car il redoute les impôts.
Dans la description que les étrangers font de la magnificence qui existait alors à la cour de Moscou , ils parlent avec surprise du trône du faux Dimitri , qui était d'or massif, orné de glands en diamants et en perles; il était soutenu par deux lions en argent, et couvert de quatre riches boucliers, posés en croix, au-dessus desquels brillaient une boule en or et un bel aigle du même métal. Quoique l'imposteur sortît toujours à cheval, même pour aller à l'église, il avait une quantité de chars et de traîneaux, ornés d'argent et garnis de velours et de zibeline ; les selles, les brides et les étriers de ses fiers coursiers d'Asie resplendissaient d'or, d'émeraudes et de rubis. Les cochers et les palefreniers du tsar étaient mis comme les plus grands seigneurs de la cour. Il n'aimait pas à voir les murs nus dans les appartements du Kremlin , il les trouvait tristes.
Après avoir fait détruire le palais de Boris, qu'il regardait comme un monument délesté, il fit construire pour lui , plus près de la Moskova , un nouveau palais également en bois; il en orna les murs d'étoffes précieuses de Perse; les poêles de faïence étaient décorés