‹ Histoire de la RussieChapitre 36 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Ces traits étaient l'image de son âme : elle était vaste, mais déréglée dans ses explosions. Son esprit avait, dit Voltaire, cette justesse qui est la base de tout vrai génie; une pensée forte, une fois conçue, n'y mourait jamais; mais le trait dominant de son caractère était la volonté. Cette volonté, née de la conviction, quelquefois du caprice, et soutenue par l'orgueil de sa supériorité de rang et de sa supériorité d'intelligence, était prompte comme la pensée, patiente comme le temps, immobile comme le but qu'il avait sans cesse devant ses yeux. Les jeunes gens étrangers qui formaient sa cour n'avaient pas eu de peine à lui persuader qu'avec les éléments de territoires, de mers, de peuples divers que la Providence avait placés sous sa main, il avait tout ce qu'il fallait pour organiser une des plus grandes nations de l'univers et pour conquérir un des plus grands noms de l'histoire. Un peuple et un nom, telle était la noble ambition de ce jeune homme.

La violence de son caractère, la liberté prématurée de sa jeunesse, l'intérêt de sa soeur Sophie à le laisser so corrompre, s'abrutir et se dépopulariser par les scandales de ses passions, l avaient livré dans son adolescence à tous les excès d'intempérance et de mœurs, gloire honteuse des peuples barbares. La beauté de son épouse, la tsarine Eudoxie Lapoukin, n'avait pu le fixer longtemps dans sa félicité domestique. Cette princesse, disaient ses plus intimes confidents, était ambitieuse, violente et jalouse; ses exigences avaient prévalu sur ses charmes.

Une jeune Allemande d'une beauté célèbre à Moscou, Anna Moè'ns, avait succédé dans le cœur du jeune tsar à l'amour qu'il avait d'abord porté à Eudoxie. Les persécutions acharnées de la tsarine contre sa rivale n'avaient fait qu'irriter la passion de son mari pour cette étrangère. Anna Moëns, plus superbe que satisfaite de l'amour

qu'elle inspirait au tsar, répondait à cet amour par une répugnance secrète, qu'elle dissimulait mal sous des complaisances obligées. Pierre proposa souvent à cette favorite de répudier la tsarine Eudoxie pour l'élever ellemême sur le trône. Anna Moé'ns, effrayée du caractère fougueux et mobile de son amant, refusa obstinément de lier à jamais son sort à celui d'un prince aussi prompt dans tes dégoûts que terrible dans ses vengeances. Elle se félicita du refroidissement de l'amour du tsar, elle abandonna sans regret la cour du Kremlin, et se livra aux penchants de son cœur pour un autre amant.

Pierre ne remplaça cet amour que par la débauche, mais il n'en médita pas moins la répudiation d'Eudoxie. Soit complaisance pour ses caprices, soit jalousie d'influence qui redoutait dans le conseil l'ascendant d'une tsarine impérieuse, Lefort, le principal confident et le seul ministre de Pierre, entretenait la haine du tsar contre son épouse. Cet étranger, plein de mépris pour les Russes, voulait soustraire le tsar à l'ascendant des Lappukin, parents d'Eudoxie, et l'allier avec une princesse d'Allemagne ou d'Angleterre, qui confirmerait le crédit des étrangers sur la politique du Kremlin.

Lefort, qui fut longtemps 1 ame politique de ce règne, était d'origine italienne, mais né à Genève d'une famille proscrite dans cette petite république pour cause de religion. Le commerce, vocation ordinaire de cette république trafiquante, répugnait à l'étendue de ses idées : il quitta à quinze ans sa patrie, servit en France, en Hollande, en Allemagne, et fut recruté par les agents du

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