LIVRE DEUXIÈME
tsar Romanof, père du tsar Pierre, pour aller fortifier Archange!. En y arrivant, Lefort apprit la mort d'Alexis; l'antipathie des strélitz contre les étrangers éclata alors. Lefort, réduit à la mendicité et menacé d'être relégué au fond de la Sibérie, sentine de l'empire, s'évada d'Archangel et arriva à Moscou. L'ambassadeur de Danemark le recueillit, le protégea, lui donna le titre de secrétaire d'ambassade, et lui lit apprendre la langue russe pour servir d'interprète à sa légation. 11 eut ainsi l'occasion d'être présenté au tsar Pierre, bientôt séduit par les agréments de son esprit, et de rentrer sous les auspices de ce jeune tsar dans la carrière des armes, pour laquelle il avait été entraîné en Russie.
Pierre voulut recevoir de lui les premières leçons d'organisation militaire, de langue allemande, de langue hollandaise, de politique et de gouvernement. Lefort conquit de jour en jour une faveur plus intime par la communauté de débauches et par la communauté d'études. Il ne lui fut pas difficile de découvrir dans le cœur du jeune tsar le désir de vengeance qui couvait contre les strélitz, ces prétoriens couverts du sang de ses oncles, et de flatter en lui cette passion d'émanciper le trône de l'oppression de cette soldatesque. Lefort lui conseilla de former peu à peu un corps d'enfants boyards, jeune noblesse élevée pour la guerre, de les discipliner sur le modèle des régiments français, de les faire passer successivement par tous les grades, non au gré de la faveur et de la naissance, mais par le seul mérite de leur instruction, de leur zèle et de leur aptitude, et de donner luimême l'exemple de cette égalité devant les armes en se soumettant le premier aux règlements du corps.
Ce fut ainsi que Pierre, sous l'apparence d'un amusement innocent, forma, dans sa maison de campagne de Préobrajenskoï, une première compagnie de ses dômes-
tiques et de ses pages de cinquante soldats, et qu'il se glorifia de commencer lui-même par Être tambour, puis soldat, puis sous-oflîcier, puis lieutenant dans sa petite troupe. Les strélitz, dont il préparait ainsi l'extermination, étaient si peu défiants de ces jeux militaires de leur tsar, qu'ils venaient souvent eux-mfmes assister et applaudir aux exercices dans la cour de Préobrajenskoï.
Après les avoir accoutumés ainsi à voir sans pressentiment et sans ombrage ce faible noyau de troupes régulières, le tsar, par les conseils de Lefort. accrut insensiblement ce germe d'un plus grand nombre d'enfants boyards et de soldats nationaux ou allemands, jusqu'à deux régiments, devenus régiments de ses gardes. Plus tard il les porta jusqu'à douze mille hommes, dont il donna le commandement à un autre aventurier anglais nommé Gordon. Gordon, plus militaire mais moins politique que Lefort, devint le général de Pierre, dont Lefort continua d'être le ministre, le favori et l'amiral.
Pendant ces amours, ces jeux et ces préparatifs d'empire de son frère, la tsarine Sophie continuait à gouverner la Russie et sa propre cour avec une sûreté de génie et une vigueur de main que les femmes ont plus souvent montrées en Russie que les hommes.
Si l'on considère les prodigieuses difficultés de la situation de Sophie, associée à l'empire par un titre qu'elle ne puisait que dans son titre de sœur; tutrice d'un tsar infirme d'esprit et de volonté, Ivan; tutrice d'un tsar indompté et ambitieux, Pierre; haïe à la fois par la mère d'Ivan et par la tsarine Nathalie, mère de Pierre ; obligée