LIVRE DEUXIÈME
de refréner constamment dans son propre palais les complots de ces princes et de ces princesses les uns contre les autres et contre elle-même, on ne peut s'empêcher d'admirer la sagesse de cette tsarine et de son ministre. Tout était faction autour d'elle. La plus forte de ces factions était certainement la sienne, puisqu'elle régnait non-seulement en son nom comme tutrice, mais encore au nom d'Ivan comme représentant de l'hérédité par droit d'aînesse; et si elle n'employa pas le crime pour se débarrasser de la faction de Pierre, c'est que la tendresse du sang et l'horreur du crime avaient plus d'empire sur elle que les historiens du parti de Pierre ne lui en attribuent.
Une circonstance presque puérile fut l'occasion des nouveaux troubles qui arrachèrent à Sophie le gouvernement et la liberté. Pierre, impatient de la tutelle d'une sœur qui affectait devant la nation l'égalité et même la supériorité dans les cérémonies publiques, s'emporta contre Sophie, et voulut lui faire dépouiller les marques de l'autorité suprême pendant la célébration des mystères dans la cathédrale de Moscou. La cour, les gardes, le clergé, le peuple, s'indignèrent de cet outrage du plus jeune des tsars; Sophie résista.
Pierre, déçu et humilié, se retire avec éclat de la cathédrale et de la ville, et se renferme dans sa maison de campagne de Koulouma, à quelque distance de la capitale. Sa mère, la princesse Nathalie Narichkin, ameute en sa faveur les strélitz et les entraîne tumultueusement à Koulouma, sous prétexte de protéger son
fils menacé contre les attentats de Sophie. Les strélitz, affectant de croire le prince en danger à Kôulouma, s'enferment avec lui dans le couvent fortifié de la Trinité ; ils répandent de là dans Moscou et dans les* campagnes les fausses rumeurs des complots de Sophio contre son frère. Le peuple y croit; le patriarche luimême, ému des larmes de Nathalie, affecte d'y croire. Sophie, abandonnée tout à coup par les strélitz, par le clergé, par le peuple, se rend elle-même au monastère de la Trinité, pour se justifier de ses prétendus crimes. Les partisans de Pierre , embarrassés de la présence et de l'innocence d'une princesse dont ils subissent depuis plusieurs années le règne, préviennent son entrevue avec son frère, l'arritent sur la route, et la jettent, captive et outragée, dans les cachots du monastère de Novodevistchei. Les chefs des strélitz qui lui étaient restés fidèles sont amenés à Moscou, au monastère de la Trinité, et punis de leur fidélité par des supplices.
Pierre, délivré par cette sédition du joug de sa sœur et de sa tutrice, respecte dans le faible Ivan les droits du sang et l'évidence de l'innocence. Il se contente de le dépouiller du titre de tsar, et de l'entourer au Kremlin des apparences du respect et de la pitié jusqu'à sa mort. Ivan survécut peu à la déposition de la princesse Sophie. Pierre fut reconnu, par tout l'empire, maître unique du trône qu'il avait reçu de la nature et conquis par une sédition de palais (1G89).
La tzarine Nathalie Galitzin, sa mère, délivrée de la princesse Sophie, sa rivale, gouverna sans obstacle