LIVRE DEUXIÈME
et sans événement pendant le reste de la minorité de son fils. Pierre continua à se préparer au gouvernement et à la guerre avec ses familiers étrangers, tantôt à Préobrajenskoï, tantôt dans des voyages d'instruction aux différentes régions de l'empire. Soit prévision des destinées d'un peuple qui n'avait rien à ambitionner en étendue de territoire, mais qui devait rencontrer un jour ses véritables barrières sur les mers du Nord et de l'Orient; soit caprice d'un prince né au milieu des terres, et que les spectacles de la navigation intéressaient plus que les autres arts; soit plutôt entretien habituel avec Gordon, Lefort, les Anglais et les Hollandais, qui ne cessaient de lui vanter les établissements maritimes de leurs nations commerçantes, Pierre se passionna surtout pour la marine.
Son père, le tsar Alexis, qui rêvait avant son fils des flottes russes sur la mer Caspienne et sur la mer Noire, avait appelé de Hollande un constructeur célèbre de navires, nommé Brandt. Depuis la mort d'Alexis, Brandt, oublié par la cour, avait langui dans la misère, obligé d'exercer à Ismaïlof la profession de charpentier pour gagner sa vie. Dans une de ses excursions à Ismaïlof, Pierre, en visitant un atelier abandonné, aperçoit une chaloupe inachevée, d'un modèle différent des barques qui naviguent sur les rivières de la Russie; il s'étonne , il interroge : on lui répond que c'est l'œuvre négligée d'un Hollandais maintenant simple ouvrier dans la ville. Il fait appeler Brandt, lui commande d'achever, de mater, de gréer la chaloupe, et de la manœuvrer sous ses yeux sur la rivière. Ravi de la supériorité de ce bâtiment, du jeu des voiles et du gouvernail, il fait transporter la chaloupe sur le lac Ladoga, emmène Brandt, l'érigé en constructeur des flottes de l'empire, lui fait construire deux petites frégates, appelle sa mère Natha-
lie et toute sa cour à Péreslavie pour contempler ses succès, médite des escadres et des flottes, nomme Lefort grand amiral avant d'avoir un vaisseau, part pour Archangel, et navigue lui-même sur la mer Blanche sous le pavillon des Hollandais , qui fréquentaient cette mer pour leur commerce.
Enfin en 1695, peu de temps avant la mort de sa mère , il fit construire sur le Don une flottille destinée à porter jusqu'à la mer Noire une expédition contre les Turcs. La conquête d'Azof occupait déjà sa pensée. Il perdit trente mille hommes au premier siège de cette ville. Les ingénieurs manquaient à son armée; l'empereur d'Allemagne, la république de Hollande, l'électeur de Brandebourg, lui en prêtèrent 11 reprit le siège d'Azof en 1696 avec une armée de soixante-quatre mille hommes et une flotte de quatorze bâtiments. 11 montait lui-même un de ces deux grands vaisseaux de guerre; son ami et son grand amiral Lefort commandait l'autre. Azof, cerné par terre et par mer, capitula. *
Le retour du tsar et de l'armée à Moscou fut un triomphe imité de Rome, où la pompe antique était associée à la barbarie nationale. A la suite des soldats couronnés de lauriers marchait un char surmonté d'une plate-forme sur laquelle se dressait une potence. Un ingénieur étranger nommé Jacob, qui avait déserté du camp des Russes dans la ville pendant le siège, était enchaîné au pied de cette potence, et son cadavre y flottait, aux applaudissements de la multitude, en arrivant au Kremlin.