LIVRE DEUXIÈME
Ivan V et Nathalie étaient morts; la tsarine. Eudoxie, que Pierre avait répudiée en 16U6, venait d'être reléguée, sous le nom d'Hélène, dans un monastère changé pour elle en prison. La plupart des historiens attribuent au crédit naissant du jeune favori Menchikof l'expulsion et la captivité de la tsarine ; d'autres cherchent la cause de cette rigueur dans des amours illégitimes d'Eudoxie, qui faisaient suspecter au tsar la légitimité de son fils Alexis. Mais, dans un temps et dans une cour où les passions étaient la seule justice, ces bruits diffamatoires n'ont que l'authenticité des fables populaires.
Une seule chose est prouvée, c'est la haine invétérée et constante du tsar contre sa première épouse, et l'acharnement à la poursuivre jusqu'au fond des cachots de SchlCsselbourg. C'est là que la tsarine Eudoxie fut captive de 1 7 1 9 j usqu'en 1727 , sans autre compagnie qu'une vieille naine qu'on avait enfermée avec elle pour lui préparer sa nourriture et pour laver ses vêtements. La vieillesse et les infirmités de la naine changèrent les rôles, et ce fut souvent la tsarine captive qui rendit les plus humbles et les plus affectueux services domestiques à l'esclave difforme qu'on lui avait laissée pour seule amie.
On verra bientôt que la longueur de cette captivité aigrit plus qu'elle ne dompta l'ambition virile de la tsarine répudiée.
Un jeune favori , offert par le hasard et choisi par le caprice , usurpa bientôt dans l'esprit de Pierre l'ascendant d'Eudoxie : ce favori fut depuis le prince Menchikof, célèbre par la grandeur de sa fortune et par l'excès de
ses revers. Il occupe une trop grande place dans la politique de son maître pour ne pas s'arrêter un moment à 6on nom. Des documents historiques découverts récemment en Hollande, et des mémoires secrets d'un confident du tsar, ne laissent plus aucune ombre sur l'origine, sur la fortune et sur les catastrophes de ce favori.
Menchikof , né à Moscou quelques années après Pierre le Grand , ignorait lui-même la date précise de sa naissance ; semblable en cela à la multitude des Russes de condition obscure à cette époque, dont aucun acte public et authentique ne constatait l'identité. Ce ne fut que plusieurs années après que. le (sar Pierre lui-même obligea les prêtres des paroisses à tenir registre des naissances et des décès. Dans les familles nobles, c'était le père de famille lui-même qui enregistrait la naissance ou la mort de ses enfants.
Le père de Menchikof était un simple paysan des environs de Moscou, qui gagnait sa vie à vendre des pâtisseries aux soldats sur la place du Kremlin. A l'âge de dix ou douze ans, Menchikof lui-même, portant une corbeille de jonc devant lui , parcourait les places et les rues voisines pour vendre les fournées de son père. Il fréquentait de préférence la cour du palais, où la foule des courtisans, des gardes et des curieux lui offrait plus d'occasions pour son petit trafic de comestibles. Les grâces précoces de sa figure et la gaieté de ses reparties charmaient les strélitz de la garde du tsar, qui faisaient de l'enfant leur jouet et leur favori. Ces jeux bruyants attiraient fréquemment aux fenêtres du palais l'attention du tsar Pierre , adolescent presque du même âge alors que l'enfant du pâtissier.
Un jour qu'un strélitz, brutal dans ses jeux, faisait crier et pleurer de douleur le jeune Menchikof en lui pinçant l'oreille jusqu'au sang, le tsar ordonna du haut