LIVRE PREMIER
impossible de dire aujourd'hui ce qui est russe, scythe ou slave dans ces populations cimentées en une par le temps.
Les Finois, autre race mystérieuse dont parle Tacite, s'y mêlèrent dans ce bassin commun de la Russie. Ils étaient disséminés depuis la mer Baltique jusqu'à la mer Glaciale, de la Sibérie à la Laponie. < Ne cherchant, dit Tacite, leur sûreté que dans leur misère, ils n'ont ni maisons, ni chevaux, ni armes; ils se nourrissent d'herbes, ils se couvrent de peaux d'animaux, ils s'abritent des injures de l'air sous des huttes formées de branches d'arbres entrelacées. »
Ils fondèrent pourtant les premiers des cités permanentes dans les solitudes les plus reculées de la Russie. Fuyant le soleil et les hommes pour garder leur liberté , ils sont la souche des paysans serfs de la Russie actuelle , incorporés au sol ; population saine , sobre , laborieuse , fidèle , qui aime le joug pourvu qu'il soit doux. Lrs tribus plus guerrières qui les assujettissaient leur imposaient un écureuil par maison, et leur accordaient un glaive à un seul tranchant par foyer pour défendre la patrie commune. < Nous serons bientôt tributaires de ces hommes-là, disaient les Finois russes en parlant des Slaves russes, car leur glaive est à deux tranchants, et le nôtre n'en a qu'un ! »
La civilisation était toute patriarcale chez ce mélange confus de races jetées dans le même bassin de peuple. Les mœurs étaient lois, les familles étaient nation, les chefs de tribu étaient législateurs et souverains. Tout commence par ce gouvernement de la nature avant d'arriver au gouvernement de la politique. Le pouvoir militaire s'y établit le premier, parce que le premier on lui remit les armes. Ce pouvoir usurpé après les guerres
se fit peu à peu héréditaire et civil; ce fut l'origine des boyards ou nobles possesseurs de terres, et des sujets ou serfs.
La religion y était, comme partout, idolâtre dans ses symboles, déiste dans sa foi générale et philosophique; par-dessus les dieux matériels et nationaux un être invisible, universel et parfait, Dieu des sages qui laissent adorer les dieux inférieurs et secondaires à la multitude. Nous négligeons le tableau de ces superstitions, rêve à peu prés semblable à tous ceux qui sont éclos de l'imagination des peuples enfants, et qui se perpétuent avec tant d'analogie de songes dans l'imagination des peuples vieillis. Les mêmes crédulités, les mêmes terreurs et les mêmes espérances créent partout les mêmes fantômes avant que le jour tardif de la raison éveille le genre humain.
Leur langue était pauvre comme leurs pensées, mais musicale et mélancolique comme les brises de leurs forêts. Elle s'enrichit et s'accentua en se mêlant aux dialectes des races limitrophes, colonies de mots qui contribuèrent à former, dans le russe proprement dit, une des plus douces et des plus fortes langues de l'univers. On y sent le confluent d'images et de sons de l'Europe, de la Grèce et de l'Asie.
Cette confédération républicaine de Slaves, de Finois, de Russes, domiciliée à Novogorod, et déchirée par les guerres civiles, se lassa en 865 de son anarchie. Les chefs, trop jaloux les uns des autres pour se soumettre