‹ Histoire de la RussieChapitre 41 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

du balcon, au soldat, de cesser cette plaisanterie cruelle et de faire monter l'enfant au palais. Menchikof parut devant la cour sans perdre ni sa contenance ni sa présence d'esprit, et charma le tsar par la convenance, par la finesse et par la pittoresque jovialité de ses réponses. Pierre l'incorpora à l'instant parmi ses pages, et le revêtit, de ses propres mains, de magnifiques costumes qui remplacèrent ses haillons. Il l'attacha au service intérieur de sa chambre, et lui témoigna une familiarité qui ressemblait plus à la passion qu'à la faveur.

De ce jour, Menchikof, inséparable de son jeune maître, le suivait partout, même au conseil, où l'habitude d'entendre discuter les affaires d'État fit naître de bonne heure en lui l'instinct, le jugement et l'ambition du politique. Pierre le consultait fréquemment sur ses affaires les plus hautes et les plus secrètes. Les ministres, qui connaissaient l'ascendant intime du page sur le tsar, flattaient le confident pour capter le maître. Menchikof, qui ne sut jamais ni lire ni écrire, devait tout à la nature, rien à l'éducation. L'infaillible justesse de son instinct l'égalait seule aux plus hautes questions d'État; son attachement au jeune tsar était son oracle. Pierre reconnaissant l'éleva de faveur en faveur au rang de knès ou de prince, et le combla de richesses et d'honneurs. Ce tsar voulait un ministre étranger aux intérêts de l'esprit de corps, aux intrigues de l'ancienne noblesse russe, et tellement identifié à lui seul, qu'étant tout par sa seule faveur, il ne fût rien sans lui ou après lui.

La mort d'Ivan, la relégation de la tsarine Praskovie dans un monastère, la répudiation et la captivité do

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l'impératrice Eudoxie, la joie et la gloire d'une campagne heureuse à A/.of. la paix avec les puissances occidentales, assuraient au jeune tsar la sécurité dans le palais, le calme dans l'empire. C'était le loisir auquel • il aspirait pour quitter la Russie et pour visiter l'Europe.

Séduit dès l'enfance par les tableaux flattés que ses favoris étrangers lui traçaient des mœurs, des lois, des arts, des armées, des flottes de l'Europe civilisée, il avait conçu l'idée d'élever en un seul règne, que sa jeunesse promettait long, son empire au niveau des empires les plus organisés de l'Occident. Il voulait juger par ses propres yeux des distances morales entre les Russes et les peuples mûrs, des différences de caractères, des progrès à accomplir; il voulait s'instruire pratiquement lui-même des législations et des théories, mais aussi des métiers divers sur lesquels la civilisation se fonde, et revenir dans ses États non pas seulement le tsar, mais l'instituteur et le premier artisan de son peuple.

La conspiration du boyard Tsikler, nommé récemment gouverneur de Taganrok, suspendit à peine ce départ. Ce partisan des vieilles institutions russes avait comploté, avec deux autres chefs de familles nobles, Pouschkin et Soukoroi, l'assassinat du tsar, l'appel des Cosaques du Don à Moscou, le rétablissement des anciennes lois, l'élévation au trône d'un autre tsar.

Pierre, informé de leur réunion secrète dans la maison de Soukoroi, fait cerner la rue, entre résolument, suivi d'un seul de ses gardes, dans la maison, surprend les conjurés à table, affecte d'ignorer le but de leur réunion, boit avec eux, voit sans terreur leurs regards d'intelligence se concerter sur le moment de le frapper, puis, à l'arrivée de sa garde, se lève le sabre à la main, les gourmande, les précipite d'effroi à ses pieds, les juge, leur fait couper les pieds, les mains

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