LIVRE DEUXIÈME
la tête, expose leurs membres dépecés sur la place eu exemple aux conspirateurs, et part après avoir confié le gouvernement à Strechnef et au prince Ramonodoski, éclairés par un conseil d'État de boyards fidèles.
Il voyagea sous l'apparence d'un gentilhomme russe qui suivait les ambassadeurs du tsar à Moscou dans les différentes contrées de l'Europe. Ces ambassadeurs et leur suite étaient revêtus du costume national russe, qui rappelait le costume tartare. Leurs robes longues et flottantes étaient bordées de riches pelleteries; ces robes se croisaient sur leur corps par de larges boutonnières encadrées d'argent; leurs bonnets fourrés de martre zibeline étincelaient de diamants et de perles ; des sabres larges et courts comme des coutelas pendaient à leurs ceintures. Le tsar seul ét son ministre Lefort portaient le costume allemand (1697).
Les Suédois le reçurent avec ombrage dans les faubourgs de Riga, lui interdirent l'entrée de la ville, et le forcèrent, de peur d'être assassiné, de se réfugier seul à Mittau, en traversant la Dwina sur les glaces. Le ressentiment de cette injure lui fit préparer la vengeance. Le duc de Courlande et l'électeur de Brandebourg l'accueillirent en roi. Il laissa derrière lui ses ambassadeurs, dont le fast% aurait trahi son rang, prit le nom vulgaire de Pierre Mikhaïlof, et se rendit, avee quelques serviteurs seulement, en Hollande. C'est là que, dans le délire de l'ivresse, imitant le meurtre d'Alexandre, il tira son couteau de chasse de sa ceinture pour le plonger dans le cœur de son Éphestion Lefort L'horreur du crime le désarma ; il implora avec larmes le pardon de son ami, et visita avec lui Amsterdam et Rotterdam, ces capitales du commerce moderne.
Passionné pour l'art de la navigation, qu'il voulait étudier dans ses plus minutieux détails, il s'enrôla, corn-
plétement inconnu , parmi les charpentiers du grand chantier de construction à Saardam. Là, sans autre vêtement qu'une veste de charpentier qu'il raccommodait lui-même, il travailla plusieurs mois à la construction d'un vaisseau qu'il acheta plus tard et qu'il fit diriger sur Archangel. On voit encore, à l'Académie des sciences de Pétersbourg, son habit de simple matelot et ses bas de laine grossière, dont les mailles usées sont en parties cachées par les reprises qu'il y a faites lui-même.
C'est de ce chantier de Saardam et sous cet habit de matelot qu'il écrivit à son armée d'Ukraine de marcher en Pologne pour y soutenir, selon l'usage des voisins de cette république, l'élection du roi Auguste contre d'autres candidats à ce trône, toujours convoité, toujours étayé par l'étranger. 11 vit à la Haye le roi d'Angleterre Guillaume III, qui était en même temps stathouder de la république de Hollande. Connu du seul stathouder et inconnu du peuple, il assista à l'audience donnée par Guillaume à ses propres ambassadeurs.
Il recruta en Hollande une foule d ouvriers dont il avait reconnu l'habileté en travaillant avec eux à Saardam. A Londres, des ingénieurs et des savants anglais consentirent à le devancer en Russie et à y introduire le commerce, le calcul, l'administration, les arts. Comblé de présents par le roi Guillaume, il repassa en Hollande sur une frégate de guerre dont le roi lui avait fait don. H envoya de là ses officiers parcourir la France, la Suisse, Venise, l'Italie, pour enrôler à son service les artistes, les artisans, les aventuriers capables d'enrichir la Russie des leçons et des exemples de l'Europe. L'empereur Léopold d'Autriche le reçut à Vienne en allié futur contre les Turcs, leurs ennemis communs (1698).