LIVRE DEUXIÈME
sabre des Turcs qui les décimaient, ils ne se recrutaient plus que de la lie des vagabonds affamés qui cherchaient le pain et l'impunité dans leur milice ; ils étaient tombés de quarante mille à dix-sept mille hommes.
Le contraste de leur puissance passée et de leur décadence présente ne les disposait que trop à toutes les instigations des partisans de Sophie, qui leur promettaient de les relever avec celle qu'ils avaient jadis portée sur leurs armes au trône. Une conspiration militaire éclate le même jour dans toutes les villes et villages de l'Ukraine, où Pierre les avait disséminés en partant.
Gordon, qui commandait la capitale, apprit sans préparation leur marche sur Moscou et leur résolution prochaine d'y couronner, la régente. Le prince Michel Romonodoski, qui les commandait, avait été déposé par eux, ainsi que tous ceux de leurs officiers qui passaient pour dévoués au tsar; ils s'étaient nommé un général et des officiers connus par leur désaffection à Pierre et par leurs regrets de Sophie. Les paysans et le clergé, fanatiques du vieux culte, des vieilles mœurs et des vieilles troupes, les suivaient de leurs prières et de leurs acclamations. Moscou, à peine contenu par les douze mille hommes de troupes régulières de Gordon , fermentait à leur approche. Une révolution était imminente si Gordon laissait cette soldatesque et cette populace opérer leur jonction sous les murs d'une vaste et turbulente capitale.
Animé du génie prompt et résolu de son maître, Gordon , sans calculer le petit nombre de ses troupes , en laissa une partie au Kremlin, pour imposer à la ville, et marcha avec ses six mille hommes de cavalerie, deux mille d'infanterie et du canon, à la rencontre des strélitz. Les deux armées s'entre-choquèrent à douze lieues de Moscou. Les canonnière de Gordon, ayant rangé leurs
pièces sur la grande route, tirèrent d'abord à poudre, pour épargner leurs compatriotes. Les strélitz, sans artillerie, se débandèrent au bruit; mais un de leurs prêtres, ayant observé qu'aucun d'eux n'avait été atteint par le feu. et interprétant en miracle du ciel en leur faveur l'indulgence des troupes de Moscou, les ramena au combat. Les pièces de Gordon , chargées à mitraille , les foudroyèrent en tête , et les deux régiments de cavalerie des gardes les chargèrent de flanc, les écrasèrent sous les pieds de leurs chevaux d'Ukraine. En quelques minutes tout fut mitraillé, sabré, fugitif ou prisonnier, dans la bande sans chef des strélitz. Gordon rentra à Moscou, traînant, garrottée à sa suite, l'armée qui, la veille , faisait trembler la Russie.
Un courrier, envoyé à Pierre à la première explosion de la révolte des strélitz , avait informé des événements le tsar. Il accourait , frémissant de vengeance et altéré de sang. A son arrivée à Moscou , tout était pacifié par la victoire de Gordon. Mais si Gordon lui avait dérobé la gloire, il ne lui avait pas dérobé les supplices. Il reprocha à ce général de n'avoir mitraillé que sept mille des rebelles, et d'avoir laissé vivre ceux qui avaient partagé leur crime. 11 les fit juger en masse par des tribunaux militaires, non en soldats, mais en voleurs et en brigands pris les armes à la main dans le sac de leur patrie.
Huit mille d'entre eux, enlevés des prisons où Gordon les avait détenus , furent parqués , comme un vil bétail , dans un champ entouré de hautes et fortes palissades sous les murs de la ville. En même temps, deux mille