‹ Histoire de la RussieChapitre 45 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

potences, dressées par les ordres du tsar dans une vaste plaine attenante à ces abattoirs d'hommes, attendaient autant de victimes. Au pied de ces deux mille potences, six mille billots, sur lesquels brillaient six mille haches, présageaient à l'œil une autre boucherie.

Le tsar, entouré de sa cour et de ses généraux, était debout à la porte de fer qui séparait le champ palissade de la plaine du supplice. Des hérauts entrèrent dans l'enceinte où ces huit mille hommes attendaient leur sort. Us entendent la lecture de leur sentence. Deux mille d'entre eux étaient condamnés à être pendus , les six mille autres à avoir la tête tranchée auprès de la potence de leurs camarades; l'arrêt devait être exécuté en un seul jour.

On les fit sortir dix par dix des palissades , selon la nature de leur peine; le tsar les comptait du doigt à mesure qu'ils sortaient, comme un boucher compte ses moutons qui se pressent en sortant du parc pour l'abattoir. Les soldats de sa garde, transformés en bourreaux , les pendaient par dizaines aux deux mille potences. Les six mille condamnés à la décapitation furent ensuite amenés par cinquantaines au pied des gibets. Là le tsar les fit coucher à terre, cinquante à la fois, la tête sur une poutre; et, donnant du geste le signal du meurtre à cinquante haches levées sur leurs cous , il faisait rouler dans leur sang cinquante têtes.

Bientôt, trouvant les bourreaux trop peu nombreux et trop lents pour les victimes, ou ne voulant pas laisser à d'autres le soin barbare de venger ses anciennes terreurs, il fit donner des haches à son favori Menchikof, à son grand amiral Apraxin, au prince Dolgorouki et à tous les généraux, princes ou boyards de sa suite; et, s'armant lui-même de cette arme de bourreau, il coupa de ses propres mains plus de cent têtes, étudiant, d'un œil

féroce, sur la figure de ses courtisans, le moindre signe de répugnance mal dissimulé à l'horrible métier qu'il leur imposait par son exemple (octobre 1698).

Ce supplice marque à jamais dans l'histoire le caractère de Pierre le Grand d'une teinte sanglante qui mêle Phorreur du crime d'État à la grandeur de la pensée. Les vrais héros de la civilisation ne choquent jamais l'âme par cette contradiction entre le but et les moyens; ils marchent au bien par le bien, et n'égorgent pas les hommes pour les régénérer.

Ces six mille têtes coupées furent entassées sous les yeux du tsar dans des tombereaux qui les transportèrent à Moscou, et incrustées par des anneaux de fer dans les créneaux des murs de la ville, où elles restèrent en pâture aux corbeaux et en terreur aux rebelles pendant tout le règne de ce prince.

Les chefs des strélitz, témoins des massacres de leurs soldats, rentrèrent dans la ville pour être pendus, les derniers en face et au niveau des fenêtres grillées qui donnaient le jour au cachot de la princesse Sophie, sœur et rivale de Pierre, afin que cette infortunée captive eût sans cesse devant les yeux les cadavres et les squelettes de ses partisans suppliciés. Us y flottèrent pendant six années qu'elle survécut à ce hideux spectacle.

Sa jeune sœur Marpha, après avoir perdu ainsi tout espoir de recouvrer sa liberté, prit le voile des religieuses dans un monastère éloigné de Moscou , et y mourut presque oubliée en 1 704.

La milice entière des strélitz fut abolie, et remplacée

Page 1