LIVRE DEUXIÈME
par des levées de soldats enrégimentés et disciplinés sur le modèle des troupes allemandes. Les fils des boyards ■et des princes entrèrent en fouie dans les écoles de marine du tsar pour se former sous les Anglais et les Hollandais qu'il avait ramenés de ses voyages.
Libre du joug des strélitz, Pierre se livra tout entier à l'accomplissement des grandes réformes dont il avait pris l'idée en Hollande et en Angleterre. Les impets, jusque-là exigés arbitrairement et payés sans contrôle par les boyards, furent perçus par des receveurs nommés par le tsar, et versés intégralement au trésor public.
L'Église, qui conservait des privilèges presque souverains, et dont les patriarches, trop puissants pour des sujets, avaient contre-balancé souvent les tsars, fut concentrée dans la même main que le sceptre. Les patriarches furent définitivement supprimés, et remplacés par des synodes dont chaque membre était trop faible et trop intéressé à complaire au prince pour opposer pouvoir à pouvoir. 11 restreignit le célibat des moines et des prêtres jeunes, et il interdit aux couvents de recevoir des moines avant l'âge où la vieillesse préserve l'homme des tentations. Il affecta à la solde des troupes les revenus excessifs et toujours croissants des monastères.
Il céforma, comme César à Rome, le calendrier, pour mettre l'année russe en rapport avec l'année romaine. Il transforma l'antique costume presque asiatique des Russes, et appropria les vêtements à l'activité des peuples européens. Il ouvrit des routes du centre aux extrémités de la Russie, et marqua les distances par
des bornes milliaires. 11 institua pour l'armée et pour les serviteurs de l'administration des décorations militaires et civiles, signes de hiérarchie, de mérite et de respect.
L'énergie qui lui avait servi à abattre les strélitz le fit triompher facilement des résistances que la routine opposait à ces réformes. On sentait qu'elles étaient en lui les préparatifs d'un grand dessein.
Les regards de Pierre se portaient depuis longtemps sur le littoral de la mer Baltique, seule zone géographique où son vaste empire se sentait étouffé par l'espace pour s'incorporer un territoire qui le resserrait. Soixante mille hommes commandés par le prince de Croy, général flamand que Pierre avait engagé à son service, marchèrent sur l'Ingrie, province jadis russe, et enlevée récemment à la Russie par les Suédois. Mais la Providence avait opposé un héros à un conquérant, en faisant naître Charles XII en face de Pierre (1700).
Charles XI ï, trop sûr de son courage et de la supériorité de ses soldats pour compter ses ennemis, s'embarque avec neuf mille hommes, débarque aux environs de Narva, capitale de l'Ingrie assiégée par les Russes, les attaque pendant une tempête qui jetait des tourbillons de neige dans leurs yeux, les étonne, les épouvante, les rompt, les disperse, les noie dans la rivière qui coule au pied des remparts de Narva, les fait prisonniers en masse, soldats, généraux, artillerie, bagages. Le nombre des captifs russes, parmi lesquels on comptait le prince de Croy et le prince Dolgorouki, dépassait huit fois le nombre des vainqueurs (30 novembre).