LIVRE DEUXIÈME
la ruine et la désolation de cette province, ravagée moins par la peste que par les exactions de son gouverneur. Dans sa colère, il leva le bâton sur son favori, lui fit sentir le poids de son bras, puis, selon son usage, lui pardonna, et continua à vivre avec lui dans la familiarité la plus fraternelle.
Cependant, à ce second voyage il ne logea pas chez Menchikof, mais dans une maison voisine du palais du gouverneur. Il n'en passait pas moins les jours et une partie des nuits en entretiens, en travail et en débauches avec le fils du pâtissier de Moscou. Catherine, avertie cette fois du danger de paraître trop belle aux regards de Pierre, s'était dérobée à ses yeux et à sa mémoire. Mais Pierre, que l'image de la belle esclave avait, peutêtre à son insu, rappelé et retenu en Livonie plus que les soins de la province, s'informa un soir au souper pourquoi elle se tenait dans l'ombre, et ordonna qu'on la fit venir.
A l'apparition de Catherine, sa rougeur, l'émotion de Pierre, l'embarras douloureux de Menchikof, le silence des trois personnages de cette scène, témoignaient assez, dit un témoin, la répugnance de Catherine, la contrainte de Menchikof, la passion du tsar. L'amour, né pour la première fois dans son âme, rendait le tyran aussi timide qu'il avait été jusque-là brutal. Cependant, à la fin du souper, il adressa avec un enjouement pénible quelques paroles légères à la belle esclave; mais les réponses froides et respectueuses de Catherine n'encourageant pas ses plaisanteries, il rentra dans le silence pensif, comme un homme qui cherche en vain à se distraire d'une forte préoccupation.
Les Russes ont l'habitude de vider, après s'être levés de table, un verre de liqueur forte qui parfume les lèvres. Catherine s'approcha du tsar, et lui présenta, les
yeux baissés, un plateau d'argent qui portait les petits verres et les flacons. « Catherine, lui dit le tsar après l'avoir longtemps regardée, il paraît que nous ne sommes pas aussi familiers l'un avec l'autre qu'à mon premier voyage; mais j'espère bien que nous ferons la paix cette nuit. »
Puis, sans attendre la réponse de l'esclave, il se tourne vers Menchikof, et, d'un ton de maître qui ne veut pas être contredit: » Je l'emmène, » dit-il en montrant l'esclave. Catherine ne rentra plus dans la maison de son maître.
« Ce n'est pas assez de me la céder, lui dit quelques jours après le tsar; tu ne songes pas que cette pauvre malheureuse est presque nue. Ne manque pas de lui envoyer au plus tôt ce qui est nécessaire pour se vêtir en esclave favorite du maître de la Russie ! »
Menchikof crut comprendre plus que Pierre n'avait dit. Il rentra chez lui, fit faire un paquet de toutes les bardes de la Livonienne, y glissa un magnifique écrin en diamants, et l'envoya ainsi à celle dont il prévit sans doute la prochaine grandeur. Il possédait déjà de telles richesses en pierreries, fruit de la guerre, de la faveur et de l'exaction, que les boutons de ses habits de cour étaient des diamants et des saphirs.
Deux femmes esclaves qui avaient coutume de servir Catherine dans sa propre maison portèrent ces présents à leur ancienne compagne de servitude. Catherine déploya devant elles ses hardes pour se vêtir, et, découvrant l'écrin, courut, en frappant ses mains l'une contre l'autre, appeler le tsar pour lui montrer ses pierreries.
«Je suis restée assez longtemps dans votre chambre, lui dit-elle en badinant, pour que vous veniez un moment dans la mienne. Venez admirer quelque chose que je veux vous montrer ! »