LIVRE DEUXIÈME
Elle le prit par la main, et le mena dans sa chambre : « Voilà, dit-elle en lui déployant ses robes, le bagage de l'esclave de Menchikof. <• Puis, apercevant dans l'écrin un anneau et d'autres pierreries d'une valeur immense, elle interrogea de l'œil le tsar.
« Est-ce là, dit-elle, un présent de mon ancien ou de mon nouveau maître? Si c'est de Menchikof, il faut avouer qu'il congédie magnifiquement ses esclaves! »
Le tsar ne répondant rien, elle continua de l'interroger plus impérieusement du regard. « Vous ne répondez rien, reprit-elle. Eh bien, il n'y a pas à hésiter : si ces richesses viennent de mon ancien maître, je lui renvoie ces présents, inutiles à l'esclave favorite d'un si grand prince! »
Elle choisit seulement une petite bague sans aucun prix. « Je ne veux garder que cela de lui, dit-elle; cette petite bague est plus que suffisante pour me faire souvenir des bontés qu'il a eues pour moi. Et si cet écrin est du nouveau maître, je le lui rends également : ce que j'ambitionne de lui est d'un prix plus inestimable ! »
A ces mots elle s'efforça de sourire; mais, vaincue par la force et la contrainte de ses émotions, douleur et joie, regrets, espérance, luttant dans son cœur, elle fondit en larmes et s'évanouit dans les bras du tsar. Il la ranima sous ses caresses et sous les parfums qu'il répandit sur son visage.
Les deux esclaves témoins de cette scène, et un colonel des gardes Préobrajenskoï qui y assistait, également étonnés d'un attendrissement et d'une sollicitude si étrangère aux habitudes de Pierre avec les femmes, répandirent dans la ville le récit de cet entretien et de cet évanouissement. On augura de leur récit que le maître de la Russie avait enfin trouvé dans son propre cœur le joug qu'il imposait à l'empire.
Pendant le reste de son séjour en Livonie, il cacha son amour non comme un scandale, mais comme un trésor. H ne s'entretint jamais publiquement avec Catherine ; il la cacha dans un petit appartement contigu au sien, comme un avare cache son or. En repartant pour Moscou, il chargea un capitaine de ses gardes de l'y conduire avec tout le mystère et tout le respect dont il voulait envelopper sa maîtresse, et de la loger à Moscou, chez une dame aflidée, prévenue par lui du dépût qu'on allait confier à sa discrétion. Pendant le voyage on lui apportait tous les jours des nouvelles de sa favorite.
Le mystère du séjour à Moscou de Catherine dura trois ans, logée dans un quartier désert et dans une maison sans apparence, chez une dame de condition noble, mais d'une fortune médiocre. C'est par cette dame elle-même que les discrétions et les délicatesses de la passion du tsar ont été révélées à l'auteur de ce document (Villebois). Le tsar ne se rendait que la nuit et déguisé, suivi d'un seul grenadier, dans la maison habitée par sa maîtresse. Ce ne fut qu'après plusieurs années de mystère que la nécessité de concilier les soins assidus de l'empire avec son amour toujours croissant lui fit admettre quelquefois ses ministres dans la maison où il passait ses nuits et une partie de ses jours. Catherine fut admise insensiblement ainsi aux délibérations sur les affaires d'État, et elle y prit, sans le rechercher, par la promptitude et la sûreté de son jugement, un ascendant décisif, toutes les fois que le tsar flottait entre deux avis contraires. Il se complut à adorer à la fois dans