LIVRE DEUXIÈME
l'armée de Shérémétof qui était en Moldavie , pendant que deux cent cinquante mille Turcs et quatre-vingt mille Tartares , leurs auxiliaires, campaient un peu plus bas sur la rive gauche du Pruth.
Le grand vizir Baltadji-Méhémet, le fendeur de bois, remonta le fleuve, le traversa sous le canon des Russes, les adossa à de vastes forêts , leur intercepta même les eaux du Pruth , fit cerner les bois par cent mille Tartares et vingt mille Arabes, dont le cercle en se rétrécissant traquait le tsar dans son camp sans issue en avant, sans retraite en arrière , attendant ainsi l'heure de les étouffer dans leur repaire , comme le tsar lui-même avait emprisonné Charles XII à Pultawa.
Pierre désespéré allait périr inévitablement avec tout le germe d'un nouvel empire, sans la magnanimité du grand vizir et sans les conseils de Catherine. Baltadji- Méhémet voulait humilier les Russes, mais non les anéantir. Ce peuple nouveau, dont les Turcs ne pressentaient pas la fortune, leur semblait, ainsi que la Pologne, utile à leur politique pour contre-balancer l'Autriche, leur véritable et éternelle ennemie.
Catherine eut le génie de deviner cette politique du divan et de convaincre Pierre , qui ne voyait plus que l'option entre la captivité et la mort Son armée , exténuée par les longues marches et dépourvue de vivres, pouvait compter les jours qui la séparaient de la capitulation. Pierre, accoutumé aux faveurs de la destinée, supportait mal ses revers; plus fataliste par découragement que les Ottomans par religion, il fermait les yeux pour ne pas voir en face sa ruine. Retiré seul dans la nuit de sa tente, et couché sur un tapis dans des accès alternatifs de rage et de larmes, il avait défendu, sous peine de mort, que nul n'osât venir troubler l'agonie de son orgueil et contempler son abattement. Ses soldats,
sans pain depuis trois jours et couehés sur leurs armes, n'avaient plus la forée ni de combattre ni de marcher(17H).
Catherine seule avait conservé, dans la consternation générale, le cœur d'un homme d'État et le sang- froid que le danger donne aux femmes supérieures. Son génie était dans son amour pour le tsar et dans sa reconnaissance pour la Russie. Elle souleva les rideaux de la tente du tsar malgré sa défense, se jeta à ses pieds, pleura avec lui, lui reprocha de s'abandonner lui-môme, et, lui montrant dans la paix habilement proposée et résolument conclue le seul moyen de sauver à la fois l'armée, la Russie et lui-même , elle obtint de lui l'autorisation de négocier avec le grand vizir.
Elle connaissait un soldat de l'armée russe qui avait résidé à Constantinople en qualité d'interprète de l'ambassadeur Tolstoï, et qui se vantait de connaître luimême à fond les moyens de séduction ou de corruption capables de rouvrir à force d'or à l'armée la route de la Russie. Elle introduisit cet homme dans la tente ; le tsar l'interrogea, l'autorisa à pénétrer comme parlementaire dans le camp des Turcs, et à négocier en son nom, avec le grand vizir Baltadji-Méhémct, la paix à tout prix, puisqu'il n'y avait plus ni à combattre ni à fuir.
Mais il fallait aborder les Turcs les mains pleines de présents dignes d'un souverain à un autre souverain, et l'or manquait au tsar autant que le pain dans les tentes des Russes.
« Catherine, dit Pierre à sa maîtresse, où trouver l'or nécessaire à la rançon de mes soldats?