LIVRE DEUXIÈME
» — Ici même, lui répliqua Catherine; avant le retour du parlementaire, je me charge d'avoir rassemblé la dernière pièce de monnaie qu'il y a dans le camp. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas vous laisser abattre ainsi par le découragement, seule défaite sans ressource des grands caractères, et de ranimer par votre présence et par votre sérénité de visage le cœur de vos pauvres soldats I Allons, venez vous montrer aux troupes, et laissez faire le reste à la providence de la Russie, et à l'amour d'une femme qui ne veut vivre ou mourir que pour vous! »
Pierre l'embrassa, sortit de sa tente et parcourut les rangs de son armée. Catherine, de son côté, monte à cheval, va de groupe en groupe, adresse la parole aux soldats, les anime de son patriotisme, étale à leurs yeux les colliers, les bracelets, les pierreries qu'elle détache de son cou et de ses bras pour les verser dans un casque comme un tribut à la patrie ; leur démontre que tout l'or et les bijoux de Moscou leur seront inutiles, s'ils n'ont qu'à les céder avec la vie aux ennemis qui les environnent; qu'ils retrouveront au contraire au centuple, dans la reconnaissance du tsar et dans la sienne, leurs bijoux et leur or, s'ils en font généreusement le sacrifice pour acheter un libre retour vers la patrie.
« Qu'as-tu ii me donner pour le tsar notre père? demande-t-elle avec sa grâce irrésistible à chaque officier, à chaque soldat. Je te signalerai par ton nom au tsar et à la patrie, quand nous serons de retour à Moscou! »
Émus par ses paroles, par ses larmes, par sa beauté, les soldats se dépouillent de leurs bourses, de leurs anneaux, de leurs boucles d'oreilles, et les versent à l'envi dans les casques et dans les manteaux aux pieds du cheval de Catherine. Ce monceau d'or et de bijoux devient la rançon de l'armée.