LIVRE DEUXIÈME
Un payan, valet d'écurie dans une hôtellerie d'un village de Courlande, s'étant querellé dans le vin avec d'autres paysans attablés devant la porte de l'auberge , murmura dans son ivresse qu'il avait des parents assez puissants pour faire repentir un jour ses adversaires de leur insolence. Un envoyé du roi de Pologne, qui changeait de chevaux en ce moment devant l'auberge, ayant entendu ces menaces, en demanda la signification aux témoins de la rixe. On lui répondit, en souriant d'incrédulité, que ce valet d'écurie se nommait Charles Skawronski , et prétendait avoir une sœur toute-puissante à Moscou, de qui il se ferait connaître tôt ou tard. L'ambassadeur regarda attentivement le jeune paysan, et crut démêler sous ses haillons les vestiges d'une grande distinction de nature, une ressemblance confuse avec le visage de la tsarine, et surtout une douceur et une lumière de regard qui rendaient les yeux de Catherine inexprimables au pinceau des peintres les plus accomplis.
A son arrivée à Moscou , il parla de cette rencontre et de cette ressemblance à un de ses amis ; cet ami en parla à d'autres; la rumeur en arriva jusqu'aux oreilles du tsar. Voulant surprendre délicieusement le cœur de Catherine par une famille retrouvée si bas pendant que son amour l'Ole vait si haut, Pierre ordonna à Repnin, gouverneur de Riga, de faire rechercher dans la province de Courlande un jeune homme du nom de Charles Skawronski, et de l'envoyer sans délai à la police de Moscou, sous prétexte d'un appel qu'il avait fait au tribunal
suprême d'un jugement rendu contre lui en Courlande.
Repnin exécuta promptement l'ordre du tsar. Pierre, entourant à Moscou Charles Skawronski de pièges et d'espions, lui fit persuader de demander une audience au tsar pour obtenir justice de ses juges. Cette audience, accordée dans la maison d'un de ses courtisans, nommé Chapilof, pour que la tsarine ignorât tout, convainquit le tsar de la ressemblance de Skawronski avec Catherine, et de l'authenticité de son origine. Il ne manifesta rien au paysan de son émotion et de sa conviction ; il lui assigna seulement pour le lendemain une seconde audience dans la même maison.
« J'ai fait aujourd'hui un agréable souper chez Chapilof, dit-il en rentrant au palais à l'impératrice ; il faut que je t'y mène souper encore demain avec moi. »
La tsarine y consentit. Après le souper, aussi agréable que celui de la veille, on introduisit le suppliant courlandais dans la salle. Le tsar, feignant d'avoir oublié ce que cet homme lui avait dit la veille, l'interrogea longuement en présence de Catherine, s'efforçant d'attirer l'attention de sa femme sur le visage de l'étranger.
Catherine, assise non loin de l'embrasure de la fenêtre, se sentait émue de souvenirs vagues et tristes à ce visage et à cet accent. A chaque réponse du paysan interrogé sur sa patrie, sur ses parents, sur son abandon après la mort de ses parents emportés par la peste, sur une sœur plus jeune que lui laissée au berceau à Marienbourg : « Écoute bien, Catherine! disait le tsar à son épouse; cet homme ne rappelle-t-il rien à ton souvenir? »
Catherine, haletante et balbutiante de surprise, d'émotion, ne répondait que par sa pâleur et par ses larmes ; elle avait deviné son frère unique dans ce paysan !
« Eh bien, je comprends tout, moi, lui dit Pierre; cet homme est en effet ton frère ! »