‹ Histoire de la RussieChapitre 62 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

pour adresser, dans une lettre que nous possédons, les reproches les plus amers à son fils. On lit à tous les mots dans cette lettre le mépris, l'invective, et la résolution mal déguisée de déshériter du trône un homme indigne de l'occuper :

• Vous rejetez tous les moyens de vous rendre capable de régner après moi. Sans l'art de la guerre, que vous ne voulez pas apprendre, on est indigne de régner. Vous vous excusez sur la faiblesse de votre corps ; interrogez ceux qui ont connu votre oncle Fédor : son tempérament était bien plus faible que le vôtre, il ne pouvait gouverner un cheval un peu vif, à peine le monter , et cependant il n'y eut jamais en Russie une meilleure écurie que la sienne. C'est la volonté et non le corps qui fait la force. Je suis homme et mortel : à qui laisserai -je le soin d'achever et de continuer ce que j'ai commencé pour la Russie?... Rappelez- vous votre opiniâtreté et votre dépravation. Je suis resté des années sans vous rien dire ; tout cela en vain : vous restez dans vos appartements, couché sur des coussins. Il est temps de vous marquer ma dernière résolution : si vous ne vous amendez pas , je vous exclurai de ma succession comme on retranche un membre gangrené. Si je n'épargne pas ma propre vie pour le bien de mes sujets, pourquoi épargnerais-je la vôtre? Je confierais plutôt l'empire à un étranger qui en serait digne, qu'à mon fils qui ne le serait pas. »

« Mon père , répondit Alexis, qui cherchait son salut dans l'abnégation, on m'a remis votre lettre après l'enterrement de mon épouse. Je n'ai qu'une chose à y répondre : si Votre Majesté veut me priver de la couronne à cause de mon incapacité, que votre volonté soit remplie !

• Je vous en prie même instamment \ car je vois moi-

même que je ne suis pas propre au gouvernement : mon esprit est bien affaibli, et il faut l'avoir dans toute sa force pour conduire les affaires d'un État. Ma dernière maladie m'a ôté les forces de l'esprit et du corps, et je suis devenu incapable de gouverner tant de nations : cela exige un homme plus sain et plus robuste que moi.

• Ainsi, après la mort de Votre Majesté (à qui Dieu conserve de longs jours !), quand je n'aurais pas un frère comme j'en ai un. à qui je souhaite une santé constante, je ne rechercherais pas la succession au trône. Je ne la demanderai jamais, j'en prends Dieu à témoin, j'en jure par mon âme : en foi de quoi j'écris ceci et je le signe de ma propre main.

» Je recommande mes enfants à Votre Majesté; je ne demande pour moi que le simple entretien, laissant tout le reste au jugement et à la volonté de Votre Majesté. »

Cette résignation parut ou abjecte ou suspecte à Pierre.

« Vous me parlez, répondit-il à son fils le 19 janvier 1716, de votre renonciation au trône, comme si je vous avais demandé votre consentement à une chose qui ne dépend que de moi ! M'est-il possible de me reposer sur vos serments quand vous avez un cœur de rocher? Quand bien même vous auriez dessein de tenir vos serments, ces grandes bardes (les jeunes favoris russes d'Alexis) vous retourneraient à leur gré, et vous forceraient à revenir sur vos promesses. Leur oisiveté, leurs vices, les éloignent à présent des emplois ; ils espèrent

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