‹ Histoire de la RussieChapitre 63 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

être plus heureux auprès de vous. J'ai de justes raisons de croire que vous renverserez tout si vous me survivez. Quand vous aurez reçu cette lettre, faites-moi réponse par écrit ou de vive voix : si vous ne le faites pas, je me comporterai envers vous comme envers un malfaiteur.

» — Je veux prendre l'habit monastique, » fut la seule réponse d'Alexis : il avait trop compris son père.

11 est impossible de ne pas lire dans les lettres de Pierre le Grand qui cherchent un crime dans toute parole et jusque dans le silence de son fils ; et, quand on connaît le caractère de Pierre, il est impossible de ne pas voir la mort derrière l'innocence importune comme devant le crime odieux de ce fils. Tibère n'écrivait pas de lettres plus terriblement ambiguës à ceux qu'il voulait contraindre ou à se condamner eux-mêmes par une conjuration, ou à le délivrer d'eux eux-mêmes par le suicide.

Cependant Pierre, parti de Moscou une seconde fois en 1717 pour parcourir L'Europe, surveillait son fils. 11 l'abandonnait à lui-même , comme s'il eût voulu le tenter par son absence et lui4 tendre l'occasion du crime. Alexis ne profita de cette absence que pour s'évader de Moscou avec sa maîtresse la paysanne finnoise Euphrosine. Il se réfugia à Vienne , sous la protection de l'empereur Charles VI, et de là à Naples, où il chercha dans les murs du château Saint-EIme un abri contre les assassins, dont il redoutait le poignard dans la main des exécuteurs secrets des ordres paternels.

Pierre, plus effrayé de cette fuite que d'une révolte,

adoucit hypocritement l'accent de ses lettres , parla de pardon, de tendresse et d'amour, si son fils les méritait par son retour, et lui envoya Tolstoï et Romniantzof, deux de ses favoris, pour le ramener au piège. Le viceroi de Naples. intimidé par les ordres de l'empereur, déclare à Alexis qu'il ne peut plus le soustraire à l'autorité des agents de son père; Tolstoï et Romniantzof le ramenèrent, avec de faux respects, captif au château de Préobrajcnskoï, aux portes de Moscou (février 1718).

A peine entré au château, on lui enlève ses armes, on le conduit devant son père, qu'il trouve dans l'appareil d'un juge, entouré de tous ses ministres. Il tombe à ses pieds, confesse on ne sait quels prétendus crimes, et implore la vie. Pierre lui répond que sa faute lui était remise, à condition qu'il renoncerait à sa succession. Alexis signe, dans les termes dictés par son père, cette renonciation en termes qui dénoncent au monde sa propre indignité.

Cette renonciation, lue à haute voix dans l'église devant le clergé, ne suffit déjà plus à Pierre; il fait subir le plus odieux et le plus astucieux interrogatoire à son malheureux fils, pour le forcer à accuser ses complices et à s'incriminer lui-même. Les réponses d'Alexis attestent à peine quelques vagues perspectives de trône après la mort naturelle de son père, l'espérance d'être soulagé un jour du poids de terreur qui l'oppresse, et quelques aveux de désaffection bien naturelle pour un pareil père, faits à un confesseur en scrutant sa conscience et sous le sceau du mystère, où l'on ne parle qu'à Dieu. L'inquisition de Philippe II interrogeait et convainquait ainsi don Carlos, l'Alexis de l'Espagne.

On voit dans ces aveux, et dans les témoignages arrachés par les tortures de ses prétendus complices, que la douce Catherine, quoique mère des enfants destinés à

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