‹ Histoire de la RussieChapitre 65 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

les deux amants, fut dégradé par le clergé asservi au tsar, et livré par ses pairs à la vindicte des lois civiles ; on lui brisa les membres à coups de barre de fer.

La cruauté des supplices infligés aux autres prétendus conjurés surpassa la boucherie des strélitz. Tous ceux qui avaient approché du monastère de Souzdal et entretenu des intelligences avec Hélène et Glébof furent dépecés en lambeaux ; leurs têtes, plantées à la pointe des piques, restèrent, avec la tête de l'archevêque, exposées aux regards du peuple et aux insultes des oiseaux de proie sur les murs du Kremliu.

L'infortuné Glébof, coupable de sa pitié et de sa constance pour la belle Hélène, devenue libre cependant par la répudiation de son mari, fut empalé à demi, au milieu d'un cercle formé par les piques qui portaient les têtes coupées de ses confidents décapités. Alternativement enlevé du pal et replacé sur l'instrument du supplice, le tsar prolongea à dessein sa vie pendant six semaines pour prolonger ses tortures ; il le fit marcher plusieurs fois devant lui sur des herses formées de pointes de fer aiguisées, pour le contraindre, par l'excès de la douleur, à accuser Hélène. Glébof, plus soigneux de préserver la vie, l'honneur, la mémoire de son amante que d'allonger son martyre, persista dans un silence ou dans des dénégations qui refusaient tout élément de condamnation aux juges contre Hélène.

A la Gn de ce long supplice, et pendant que Glébof, exposé une dernière fois sur le pal, au milieu de la grande place de Moscou , luttait contre les angoisses de

la nature, Pierre s'approcha encore de lui, et le somma, au nom de la vérité, de la religion, du Dieu devant lequel il allait paraître, de confesser son crime et ses relations avec Hélène ; mais Glébof, plus fort que la mort, détournant dédaigneusement sa tête mourante vers son bourreau :

« Il faut, lui dit-il, que tu sois aussi imbécile que tyran pour croire que, n'ayant rien voulu avouer au milieu des tortures inouïes que tu m'as fait subir depuis tant de jours, j'irais flétrir l'honneur d'une femme vertueuse et sans tache, maintenant que je suis au moment d'être affranchi de tes cruautés par mon dernier soupir! Va, monstre ! ajouta-t-il en lui crachant au visage, retire-toi de mon pal, et laisse mourir en paix celui que tu n'as pu laisser vivre. »

On a pitié de l'espèce humaine qui consent à honorer du nom de grand homme un bourreau capable de trouver sa vengeance et sa volupté dans de telles tortures, savourées pendant quarante jours, et infligées à des innocents et même à des coupables ! Il faudra refaire la langue humaine quand on voudra refaire la moralité des peuples, dépravés par les jugements et par les mots de l'histoire.

Pierre ne fut point assouvi par tant de martyres.

« Quand le feu rencontre de la paille, dit-il à ceux qui s'étonnaient de sa constance dans la férocité, il la brûle; mais quand il rencontre du fer, il faut qu'il s'éteigne. »

Il ignorait que le sang, comme l'huile, attire le feu.

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