LIVRE TROISIÈME
boyards et les princes furent provoqués à se construire des palais dans la nouvelle capitale; l' uniformité des poids et mesures fut décrétée; des tribunaux de commerce jugèrent les trafiquants; un canal de grande navigation fut creusé pour joindre par une voie plus courte le lac Ladoga à la Néwa, qui coule à Pétersbourg; les chantiers inaccessibles de Cronstadt (la ville couronnée) furent élargis et fortifiés; le commerce fut vivifié d'Astrakan en Perse et de Tobolsk en Chine; les tribunaux furent réformés sur le modèle des parlements français.
Sa flotte avait, pour la première fois, fait face à une flotte anglaise dans la mer Baltique ; il dictait la paix au successeur de Charles XII en Suède; le sénat, le clergé, le peuple et l'armée lui décernaient de son vivant le nom de Grand. Il l'était par ses œuvres, non par sa vertu. Il partait pour la campagne de Perse accompagné de Catherine, naviguait sur la mer Caspienne, parvenait jusqu'au Daghestan avec une armée de soixante mille Russes ou Cosaques ; Derbent se rendait à lui sans siège ; il revenait triompher une troisième fois à Moscou ; il partageait une partie des provinces ravies à la Perse avec la Turquie ; rien ne manquait à sa félicité que luimême.
Son caractère, aigri par des souffrances physiques, suites des débauches de sa jeunesse et de l'abus du vin, faisait trembler autour de lui tout ce que la nature condamnait à l'aimer. Des calamités domestiques vengeaient enfin le meurtre de son fils innocent La femme qu'il avait tant aimée, et qu'il avait couronnée impératrice en 1724, devenait elle-même la vengeance intime attachée à son cœur. Des révélations neuves et complètes de la domesticité du tsar répandent enfin la lumière sur ce qui n'avait été jusqu'ici que des conjectures tour à tour
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affirmées et démenties. C'est à ces révélations que nous empruntons le récit des dernières années du Législateur de la Russie.
Le frère de cette morne étrangère qui, sous le nom «l'Anna Moëns de la Croix, avait inspiré avant Catherine de la passion à Pierre le Grand, était le plus beau jeune homme de la cour. La sœur, devenue madame de Balk, était grande maîtresse de la maison impériale. Le frère, par le crédit de la grande maîtresse, était devenu premier gentilhomme de l'impératrice : sa jeunesse, sa taille élancée, les grâces de sa figure, les charmes de son caractère, qui contrastaient avec les disgrâces, les débauches et les brutalités d'un mari devenu le tyran de sa famille, avaient d'abord touché, puis amolli, et enfin possédé le cœur aimant de Catherine.
• Je me souviens, dit Villebois, témoin de ces amours naissantes, que, dans les commencements de celte liaison, ayant été à la cour sans être nullement prévenu de ce qui se passait entre la tsarine et son chambellan Moëns de la Croix, non-seulement je soupçonnai leur amour en les voyant ensemble, mais même je ne conservai pas le moindre doute à cet égard. Cependant je ne les vis qu'en public, et dans un jour où il y avait un grand concours de monde au palais; je n'ai jamais mieux compris qu'en cette occasion combien l'amour est imprudent, et combien ses impressions sont impossibles à dissimuler. «
La tsarine n'avait encore que trente-sept ans, et conservait tout le prestige de sa rare beauté, bien qu'elle