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LIVRE TROISIÈME

eût déjà marié sa fille Anne, aussi bellë que sa mère, au duc régnant de Holstein.

La découverte de cet amour, et la surprise des deux amants dans l'appartement de la grande maîtresse, sœur du coupable, porta jusqu'au meurtre' la rage et la honte du mari. L'image des trois enfants, qui s'élevaient entre l'épouse adultère et lui., préserva seule Catherine de la mort suspendue sur elle. Moëns de la Croix et sa sœur, jetés dans les cachots, allaient expier leur crime par un supplice ignominieux, quanti Tolstoï et Osternian, deux ministres confidents du tsar, embrassèrent ses genoux, efc lui représentèrent queie procès fait à l'impératrice déshonorerait les filles du déshonneur de leur mère, et leur enlèyerait les mariages et les trônes auxquels elles pouvaient aspirer en Europe.

Pierre, prêt à imiter Henri VIII d'Angleterre et à commander l'échafaud 4'une autre Anne de Boleyn, s'arrêta devant ces considérations. L'intérêt du père lui fit dissi-. muler l'affront de l'époux. Il ordonna seulement qu'on instruisît le procès de Moëns de la Croix et de sa sœurv, madame de Balk, comme coupables du crime de Concussion dans leurs emplois à la cour. Le fidèle et généreux Moëns, plus soigneux de sauver l'honneur de Catherine que son propre honneur, consentit à se laisser convaincre de ce crime imaginaire, pour enlever tout prétexte de dévoiler aux juges un autre crime. Le délire de la douleur et de la vengeance égarait la raison du tsar pendant l'instruction de ce procès.

« Une jeune Française, dit Villebois, qui était au service des princesses Anne et Élisabeth, me raconta que le tsar, revenant un soir de la forteresse de Pétersbourg, où l'on travaillait au procès du sieur Moëns, entra inopinément et sans suite dans la chambre de ces jeunes princesses, qui s'occupaient à des ouvragés de leur âge

et de leur sexe, avec plusieurs autres jeunes filles auprès d'elles pour leur éducation et leur amusement.

» Il avait, me dit cette demoiselle, l'air si terrible, si menaçant et si hors de lui, que tout le monde fut saisi de frayeur en le voyant entrer. Il était pâle comme la mort, et avait les yeux étincelants et égarés; son visage et tout son corps étaient agités de tremblements convulsifs.

» 11 se promena plusieurs minutes dans la chambre sans dire mot à personne, et en jetant des regards affreux sur ses filles, qui, effrayées et tremblantes, s'esquivèrent tout doucement et se réfugièrent, aussi bien que le reste de la compagnie, dans une autre chambre.

» L'empereur tira et remit plus de vingt fois dans le fourreau le couteau de chasse qu'il portait ordinairement à son côté. Il en frappa les murailles et la table à plusieurs reprises, en faisant des grimaces et des contorsions si affreuses, que la petite demoiselle française, qui, seule, n'avait pu encore s'esquiver, ne sachant où se mettre, se cacha sous la table, où elle resta jusqu'à ce qu'il fût sorti. Cette scène muette dura plus d*une demiheure, pendant laquelle il ne fit que haleter, frapper des pieds et des poings, jeter par terre son chapeau et tout ce qui se rencontrait sous ses mains. Enfin, en sortant, il tira la porte avec tant de violence qu'il la brisa. »

En rentrant dans ses appartements, il déchira le testament qu'il avait écrit et devait déposer aux archives du sénat, pour léguer le trône après lui à son épouse maintenant adultère.

Moè'ns fut décapité quelques jours après. Pierre prit la tf'te par les cheveux et l'insulta avec une joie barbare, pour faire savourer à sa complice l'expiation d'un crime qu'elle était obligée de paraître considérer avec indifférence ; il fut assez cruel pour faire monter Catherine en

voiture et pour la conduire lui-même lentement sur la place, autour du poteau sanglant où la tête de son amant était clouée.

Depuis ce jour, dit la chronique du palais, il n'adressa plus la parole à son épouse qu'en public. L'infidélité de sa femme avait vengé le meurtre de son fils. La douleur cachée consumait son âme. Une maladie contractée depuis longues années, et aggravée par un saisissement de froid à la cérémonie de la bénédiction des eaux, l'emporta le 28 janvier 1725, à l'âge de cinquante-deux ans. Sa fille Anne, image innocente de sa mère, reçut son dernier soupir.

Homme fort d'intelligence, plus fort de passions, fort de volonté, frère ingrat, mari cruel, père dénaturé, souverain sanguinaire, il porta dans des mains barbares une grande pensée de civilisation; il ébaucha la Russie comme le fer ébauche le bois, à coups de hache, mais il la façonna à la grande image qu'il en avait conçue en naissant; et si le monde ne lui doit que de l'honneur, la Russie lui doit sa reconnaissance et son admiration. 11 reste pour elle l'incarnation de la patrie se dégageant du limon de son origine pour étonner le monde par l'énergie, la promptitude et la grandeur de son avènement à la renommée, à la politique, à la guerre et à la civilisation.

Son nom pesait encore d'un tel poids sur l'empire après sa mort, qu'il régna encore de son lit funèbre. La seule mention du testament qu'il avait écrit pour donner l'empire à l'esclave livonienne, son épouse, suffit pour

faire passer sans résistance et sans transition Catherine du pied de l'échafaud au trône. Mcnchikof, son premier maître, son premier amant, maintenant son premier ministre, hii en avait préparé les voies pendant la courte agonie de Pierre. Le'commandement général des troupes, dont il était investi, ne permit pas au sénat et au clergé d'hésiter entre Catherine et le fils vivant du malheureux Alexis, petit-fils de Pierre le Grand.

Soit feinte, soit souvenir de tout ce 'qu'elle devait à Pierre, Catherine mena en veuve inconsolable le deuil de son mari. Pendant les quarante jours que le corps fut exposé sur le lit de parade, on la vit. prier une demiheure le matin et une demi-heure le soir auprès du catafalque, tïlle baisait à chaquè instant avec des sanglots le visage et les mains de son époux, et versait des torrents de larmes. L'abondance intarissable de ces larmes, et la beauté surnaturelle que cette douleur vraie ou simulée ajoutait à ses charmes, frappaient, disent les mémoires du temps, les Russes et les voyageurs étrangers. « Jamais, dit un témoin assidu à ce deuil, on ne vit une pleureuse si belle et si pathétique d'attitude. » « Quoique je susse bien à quoi m'en tenir sur la sincérité de ces larmes, dit Villebois, j'en étais toujours aussi ému que si j'avais assisté à une représentation de la tragédie à Andromaijue. » ,

Son premier acte fut de rappeler à la cour la sœur de son amant décapité, madame de Balk, à qui Pierre avait laissé la vie, après l'avoir fait outrager et battre de vérges. Son règne de deux ans ne fut que la continuation paisible de celui de Pierre, sous le ministère presque absolu de Mcnchikof. Déjà languissante de la maladie de poitrine dont elle devait bicntCt mourir, elle nég'igea les soins du gouvernement pour s'abandonner tout entière à l'amour que lui avait inspiré le jeune prince polonais

Sapiéha, le plus beau de ses compatriotes. Elle l'avait marié à une de ses nièces, afin d'avoir le prétexte de ne jamais se séparer de lui.

La perspective de sa fin prochaine encouragea Tolstoï, Boutourlin et le comte de Vier, aventuriers portugais devenus ministres de la police en Russie, à conspirer pour faire passer le sceptre après elle au jeune duc de Holstein, époux de la princesse Anne. Menchikof prévint ce complot en faisant arrêter les conspirateurs. Il décida la tsarine à désigner pour son successeur le fils de Pierre et d'Eudoxie, le grand-duc Pierre, âgé alors de treize ans. Catherine mourut la nuit m Orne où ce testament vrai ou supposé avait ainsi déshérité ses filles (17 mai 1727).

Menchikof, auteur de la fortune du fils d'Eudoxie, gouverna sous son nom, et, pour s'assurer un plus long empire, fiança sa propre fille à ce jeune Pierre II. Mais, trop confiant dans la reconnaissance d'un enfant, Menchikof, occupé de son faste et de ses plaisirs, négligeait de surveiller assez son pupille. Ses ennemis, Osterman, Golofkin, Galitzin, Dolgorouki, longtemps ses subordonnés, maintenant ses rivaux, s'entendirent pour miner sous lui sa puissance. Ils s'étaient aperçus de la répugnance que la fille de Menchikof inspirait au jeune tsar son fiancé', de son inclination pour sa jeune tante Élisabeth, et de l'impatience avec laquelle il supportait l'orgueil du régent.

Pendant un voyage de plaisir de Menchikof à sa maison de campagne d'Oranienbaum, les Dolgorouki en-

lèvent le tsar de Peterhof, où le régent l'avait laissé et devait venir le rejoindre. Menchikof, étonné de ne pas retrouver le tsar à Peterhof, court à Pétersbourg, se présente au palais : on lui en interdit le seuil ; il rentre dans son propre palais, et il le trouve déjà dépouillé de ses gardes, de ses trésors, de ses meubles, par l'ordre du tsar. 11 espère encore dans la longue habitude de son ascendant; il envoie sa femme et ses filles en larmes supplier Pierre de lui accorder une entrevue. Une escorte de grenadiers le conduit pour toute réponse à sa résidence de Ranimbourg, à quelque distance de la capitale.

• Je suis bien criminel, je l'avoue, s'écrie-t-il, et j'ai mérité mon sort; mais il ne me vient pas du tsar. »

Le cortège de serviteurs, de voitures, de chevaux de main qui l'accompagnent en plein jour au lieu de son exil, rappelle plutôt le faste d'un ambassadeur que la suite en deuil d'un exilé. En traversant les rues de Pétersbourg, il saluait, du geste et de la voix, la foule accourue à ce spectacle des vicissitudes du sort; ses adieux ne révélaient aucune altération dans son âme. Il supportait l'adversité, comme il avait mérité la fortune, avec un sang-lroid supérieur aux événements. Il se flattait encore d'un traitement conforme aux services qu'il avait rendus à trois règnes, et au respect que la Russie portait à son nom.

La première halte de son escorte à deux heures de distance de la ville le détrompa. Un détachement de soldats l'y attendait; l'officier qui le commandait lui redemanda, au nom du souverain, ses décorations.

« Les voilà, dit-il à l'exécuteur des ordres du tsar; je m'attendais à les restituer. Prenez cette cassette, vous y trouverez ces hochets de la fausse vanité. Si vous, qui êtes chargé de ma dépouille, vous venez jamais à en

être revêtu, apprenez de moi comment on s'en détache. »

On le fit descendre, ainsi que sa femme et ses enfants, de sa voiture; on renvoya son cortège, ses serviteurs, ses bagages; on le fit monter avec sa famille dans des chariots de paysans qu'on avait amenés de Ranimbourg pour cet usage.

• Faites votre devoir, dit-il à l'ofiicier; je suis préparé à tout événement. Plus vous m'oterez de richesses, moins vous me laisserez de liens. Ayez soin seulement de dire à ceux qui vont s'enrichir de mes dépouilles, que je les trouve plus à plaindre que moi. »

Sa femme et ses enfants, tous placés dans un chariot séparé, le suivirent à Ranimbourg. Il ne pouvait plus les entretenir que furtivement aux haltes où les chariots s'arrêtaient; il profitait de ces courtes entrevues pour soutenir leur constance par les maximes d'une résignation qui égalait la plus stoïque philosophie en action. Ses ennemis le trouvèrent encore trop rapproché de Pétersbourg et du tsar à Ranimbourg, quoique cette habitation fût éloignée de cent cinquante lieues de Moscou. Ils l'exilèrent à quinze cents lieues de là, dans le village de Iakoutsk, à l'extrémité de la Sibérie. Sa femme, de la grande famille des Àrsénikof , dont le dévouement surpassait encore la beauté, ses enfants et huit serviteurs voulurent partager son sort. Les forces de la princesse Menchikof n'égalèrent pas sa tendresse ; elle expira de fatigue, de froid et de douleur entre Ranimbourg et Kazan; son mari l'assista, au lieu de prttre, dans son agonie. De tous ses biens terrestres, il ne pleura que cette épouse; il l'ensevelit à Kazan.

En passant par Tobolsk , capitale de la Sibérie, qu'il avait peuplée lui-même d'exilés illustres pendant ses trois règnes, la foule , ameutée par les victimes de sa justice, l'attendait pour insulter à sa ruine. Menchikof

reconnut un de ceux qui se vengeaient ainsi par ses imprécations contre lui.

« Puisque tu ne sais te venger d'un ennemi tombé que par des outrages et non par la générosité, lui dit-il, satisfais ta haine! Pour moi, je t'écouterai sans plainte et sans ressentiment. Si je t'ai écarté de ma route pendant que je gouvernais l'empire, c'est que je te connaissais beaucoup de mérite et d'ambition ; j'ai vu en toi un obstacle à mes desseins sur la Russie , et je L'ai brisé. Tu aurais fait de même à ma place ! Ce sont là les tristes lois de la politique. »

Puis, se tournant vers un autre : « Quant .à toi, lui ditil, je ne savais pas même que tu languissais dans ce désert, je te croyais absent ou mort: voilà la vérité. Mais si les outrages que tu me prodigues sont un adoucissement à tes souffrances , continue ; je souffrirai tout sans murmure ! »

Un troisième, plus lâche et plus injuste, ramassa de la boue dans sa main et la jeta au visage du fils innocent de Menchikof et de ses sœurs.

« Ta vengeance est infâme, lui dit le père : venge-toi sur moi, et non sur ces innocents. »

La pitié du gouverneur lui fournit, à Tobolsk, quelques roubles, avec lesquels il acheta une hache et quelques outils propres à abattre le bois et à cultiver la terre, des semences et des filets pour pêcher la nourriture à ses enfants. Un chariot découvert, traîné par des chiens, le transporta avec son fils et ses filles à Iakoutsk. On les avait revêtus du costume des paysans sibériens ; cinq mois de route à travers les steppes, les frimas et les neiges, éprouvèrent rudement leur constance.

Un officier qui avait été autrefois son aide de camp et qui revenait du Kamschatka, où Menchikof l'avait envoyé en mission, entra par hasard dans la cabane où il

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