LIVRE TROISIÈME
se reposait pendant une halte. Menchikof l'appela par son nom.
« Comment me connais-tu ? lui dit le voyageur étonné.
» — Et toi, lui dit le prince, est-ce que tu ne connais pas Alexandre ?
» — Quel Alexandre? reprit l'officier.
» — Alexandre Menchikof, répliqua l'exilé.
» — Oui, je le connais, répondit l'aide de camp, puisque j'ai servi sous ses ordres.
» — Eh bien, il est devant tes yeux. »
Le voyageur incrédule crut qu'un paysan insensé rêvait dans sa demeure des grandeurs et des adversités imaginaires; mais Menchikof, le prenant par la main et le menant auprès d'une lucarne dont le jour tombait sur son visage :
« Regarde-moi bien, lui dit-il, et rappelle-toi les traits de ton ancien général. »
L'aide de camp tomba à ses pieds en lui donnant les litres de prince et d'altesse, par lesquels il l'avait toujours nommé dans sa grandeur.
« Supprime ces titres, lui dit l'exilé; je ne suis plus qu'un misérable paysan, tel que je suis né. Dieu, qui m'avait élevé au sommet de la vanité humaine, me fait redescendre à mon premier néant. »
L'officier hésitait encore à croire à une si étrange chute ; il s'approcha d'un jeuroe paysan occupé dans un coin de la cabane à raccommoder avec des cordes la semelle de ses bottes, usée par la marche.
« Quel est véritablement cet homme? dit-il à l'enfant.
» — Cet homme, répondit le petit paysan, c'est le prince Alexandre , mon père. Est-ce que tu veux aussi nous méconnaître dans notre disgrâce, toi qui as si souvent mangé notre pain ?
« — Frère, reprit alors Menchikof, affligé de l'amer-
lume des paroles de son fils, pardonne au malheureux enfant, aigri par l'excès de l'infortune imméritée de ses parents ! Ce jeune paysan est en effet mon fils; et voilâmes lilles, ajouta-t-il en lui montrant du geste deux jeunes paysannes coucliées sur la terre et trempant du pain d'orge dans une écuelle de lait. Celle-ci, l'aînée, est la fiancée de l'empereur! Ta surprise cessera quand tu connaîtras les événements qui se sont passés dans l'empire, depuis trois ans que tu voyages à deux mille lieues de Moscou. »
Il fit le récit de ces morts, de ces révolutions , de ces renversements de pouvoir; puis, reprenant avec une sérénité triste, et montrant du regard ses enfants endormis sur le plancher, il versa sur eux quelques larmes :
«Voilà, dit-il, l'unique objet de mon tourment, la seule cause de mes douleurs. Je suis à présent aussi pauvre que j'ai été riche, mais je ne regrette point ma fortune perdue. Je suis né paysan , je mourrai paysan ; la pauvreté n'a rien qui m'effraye. Ma liberté nn'me, je ne la regrette point davantage. Ma vie n'a pas été exempte de fautes, et je considère ma misère présente comme une juste expiation de mes erreurs passées. Mais ces innocentes créatures, quels crimes ont-elles commis? Pourquoi les avoir enveloppées dans ma disgrâce? Aussi, dans le fond de mon âme, j'espère que Dieu , toujours équitable, permettra que mes enfants revoient leur patrie ; ils y rentreront, éclairés par l'expérience et sachant se contenter de leur position, si humble que le ciel la leur fasse. N'est-ce pas mon ambition insatiable qui a été la source des maux que j'endure à présent? Nous allons nous quitter pour ne jamais nous revoir, sans doute. Lorsque tu auras l'honneur d'être reçu par l'empereur, raconte-lui comment tu m'as trouvé ; assure-le que je ne maudis point sa justice, et dis-lui que je jouis présente-