‹ Histoire de la RussieChapitre 70 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

ment d'une liberté d'esprit et d'une tranquillité de conscience que je ne soupçonnais point au temps de mes prospérités. »

Jamais l'adversité ne montra un parvenu plus digne de son élévation et plus indifférent à sa chute. Il souriait d'expier ici-bas ce que l'excessive prospérité porte d'enivrement et de crime avec elle.

Le désert glacé où on le déposa enfin devint à l'instant l'unique objet de ses pensées et de ses travaux. Il défricha un terrain en abattant avec la hache des arbres pour se construire une hutte sibérienne. Cette hutte se composait d'une chapelle et de quatre chambres. Il habitait l'une avec son fils; ses filles habitaient la seconde, ses serviteurs et ses provisions occupaient les deux autres. La fiancée de l'empereur apprêtait la nourriture ; sa seconde fille , aidée d'une esclave de son père , raccommodait les hardes et lavait le linge. Des graines de légumes, un traîneau, quatre vaches pleines, des poules et des pigeons, envoyés de Tobolsk par un bienfaiteur inconnu, complétèrent cette colonie hyperboréenne : le travail, la prière et la méditation remplissaient ses jours.

Ce rude climat après six mois lui enleva l'aînée de ses filles, destinée au trône de Russie. Elle mourut dans une hutte de Sibérie, sans autre prêtre à son chevet que son père, qui lui récitait les psaumes de la mort. Il creusa de ses propres mains la terre sous le plancher de la cabane, pour y ensevelir son enfant. Sa seconde fille et son fils tombèrent malades de la même langueur; il parvint

à force de veilles à les sauver, et s'épuisa dans ces soins paternels. La fièvT6 minait ses forces sans atteindre son courage. Pressentant de plus près la mort, il appela ses chers enfants après de son lit, pour leur adresser ses adieux et ses recommandations suprêmes.

« Je touche à ma dernière heure, leur dit-il : la mort n'aurait rien que de consolant pour moi, si, en paraissant devant Dieu, je n'avais à lui rendre compte que du temps que j'ai passé dans cet exil. La philosophie et la religion, que j'ai quelquefois négligées dans ma prospérité, m'ont appris que si la justice de Dieu est infinie, sa miséricorde, en qui j'espère, ne l'est pas moins. Je me séparerais du monde et de vous bien tranquille, si je n'avais donné à ce monde et à vous que des exemples de vertu. Vos âmes exemptes de toute souillure sont encore dans un état d'innocence que ces déserts protégeront mieux que l'air de la cour : si vous y retournez jamais, ne vous souvenez que des exemples que je vous ai donnés dans ce séjour. Mes forces s'en vont; venez plus près de moi, que je puisse vous bénir encore. »

11 mourut dans l'effort d'étendre la main sur la tête de ses enfants agenouillés (2 novembre 1729). Ses enfants l'ensevelirent dans la même fosse où il avait couché sa fille.

On leur accorda, après la mort de leur père, un peu plus de liberté. Il leur fut permis d'aller le dimanche assister à l'office divin de Iakoutsk. Un jour, en passant devant une hutte de Sibériens sur la route de la ville, la fille de Menchikof aperçut un homme dont la tête, coif-

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