LIVRE TROISIÈME
fée d'un bonnet moscovite et voilée d'une longue barbe, se montrait à travers la lucarne de la maison. Le visage de celui qu'elle prenait pour un paysan moscovite avait l'expression, de l'étonncment et de la curiosité en la regardant. Elle pressa le pas pour échapper à ses regards; une voix connue la rappela d'un ton suppliant. Elle se retourna, et reconnut le prince Dolgorouki, l'ennemi de son père et la cause de son exil.
« Princesse, lui dit Dolgorouki, pourquoi vous détour* nez-vous avec répugnance ? Doit-on conserver de l'rnimitié dans les Ueux et dans l'état où nous sommes? Mes malheurs sont ceux de vôtre père. Le tsar Pierre II est mort huit jours après avoir été fiancé avec>ma fille ! la voilà ici mourante et couchée sur un banc de bois ! L'impératrice Anne règne à sa place. Elle nous a exilés à notre tour pour des crimes imaginaires; on nous a traités en criminels sur la longue route; j'ai perdu ma femme en chemin, et ma fille se meurt. »
La fille de Menchikof s'attendrit sur le sort des Dolgorouki, et parla, au retour, à son frère, de sa rencontre. Ce jeune homme, plus vindicatif, reprocha à sa sœur d'avoir écouté l'ennemi de Leur maison, et de ne lui avoir pas, selon la dernière expression du mépris des Russes, craché au visage.
« Sont-ce là les sentiments de notre père, lui répondit la jeune fille, et l'oubli des injures qu'il nous a recommandé en mourant ? »
Xiil ;
Peu de jours après cette rencontre, l'impératrice Anne, qui venait de succéder à son neveu, envoya dé-
livrer les deux enfants de Menchikof, dont l'innocence et le malheur attendrissaient son souvenir. Ils coururent à l'église de Iakoutsk pour rendre grâce à Dieu de leur délivrance.
Au retour de Iakoutsk, ils passèrent devant la hutte des Dolgorouki et y entrèrent.
» Puisqu'on vous laisse une liberté qui m'est refusée, leur dit Dolgorouki, approchez- vous, et consolons-nous les uns les autres par la conformité de notre sort et par le récit mutuel de nos malheurs. «
Le jeune prince Menchikof s'approcha en effet, et répondit à Dolgorouki :
« J'avoue que je conservais encore de la rancune contre toi; mais, en te voyant dans un état si misérable, je sens toute haine s'éteindre dans mon cœur, et je te pardonne, comme mon père t'a pardonné. C'est peutêtre au sacrifice qu'il a fait à Dieu de ses peines que nous sommes redevables de notre liberté et de notre rappel à la cour.
» — Vous avez donc la permission d'y retourner? lui dit le prince Dolgorouki très-étonné, et en poussant un soupir.
» — Oui, répondit Menchikof; et, pour qu'on ne nous y fasse pas un crime de l'entretien que nous avons avec toi, tu ne trouveras pas mauvais que nous nous retirions.
» — Quand partez-vous? reprit Dolgorouki.
» — Demain, dit Menchikof, accompagnés d'un officier qui, en nous apportant notre grâce, nous a amené, pour nous en retourner, des voitures un peu plus commodes que celles dans lesquelles nous sommes venus.
.» — Adieu donc! répliqua Dolgorouki, oubliez tous les sujets d'inimitié que vous pouvez avoir contre moi ; songez quelquefois aux malheureux que vous laissez ici