LIVRE TROISIÈME
et que vous ne reverrez plus. Privés de toutes les nécessités de la vie, nous commençons à succomber sous le poids de notre misère. Je ne dis rien qui soit audessous de la vérité ; et, si vous en doutez, regardez mon fils, ma fille et ma bru étendus sur des planches, et accablés de maladies qui ne leur laissent pas la force de se lever. Ne leur refusez pas la consolation de recevoir vos adieux. ■
Mencbikof et sa sœur ne purent voir ce triste spectacle sans être émus ; ils dirent à Dolgorouki qu'ils ne pouvaient, sans se rendre criminels, parler en sa faveur dans le pays où ils allaient, mais qu'ils lui procureraient dans celui qu'ils quittaient tout le soulagement dont ils étaient capables, en lui faisant présent de l'habitation que leur père et eux y avaient établie.
• Elle est commode, lui dirent-ils, et bien pourvue de bestiaux, volailles, et autres provisions qui nous ont été envoyées par des amis inconnus. Reçois-les d'aussi bon coeur que nous te les abandonnons ; tu peux dès demain en prendre possession, car nous partirons de grand matin. »
La tsarine les reçut avec tendresse, attacha la jeune fille au palais. Elle la maria avec un fils de Biren. duc de Courlande, son favori. On rendit au fils la cinquantième partie des terres et des trésors de son père.
Quelques mois avaient suffi pour changer les tsars, les choses et les hommes à Moscou. Racontons rapidement ces vicissitudes, que les péripéties de Menchikof nous ont fait un moment oublier.
ŒOVft. COMPL. — XXXI.
On a vu que les Dolgorouki, après avoir enlevé le jeune pupille de Menchikof à son empire, s'étaient emparés du gouvernement avec leur faction. Ils voulaient le consolider à jamais en donnant à Pierre II une de leurs sœurs, Catherine Dolgorouki, jeune fille de l'âge du tsar. Mais le fils d'Eudoxie n'avait pu voir sa jeune tante Elisabeth, seconde fille de Catherine et de Pierre le Grand, sans éprouver pour elle une inclination que l'âge et la familiarité accroissaient tous les jours davantage; il se refusait obstinément à élever sur son trône une autre princesse que sa tante.
Les Dolgorouki, pour triompher par la jalousie d'une passion qui contrariait leur ambition, révélèrent au tsar l'amour mal déguisé de la princesse Élisabcth pour un jeune soldat des gardes, nommé Razomouski. Cette passion de la jeune princesse pour le beau soldat était si ardente et si publique, que, pendant une maladie de Razomouski, Élisabeth fit à pied le pèlerinage de Moscou au monastère de Troïtza pour obtenir pour lui une guérison miraculeuse.
Cette révélation découragea le tsar de son amour ingrat pour sa jeune tante ; il consentit à fiancer la princesse Dolgorouki. Mais, avant que les noces fussent accomplies, il mourut de la petite vérole, laissant une fiancée veuve avant le mariage, et le trône sans autre héritier que les deux princesses Anne et Élisabeth (janvier 1730;.