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LIVRE TROISIÈME

Les ministres, le sénat, le clergé, les députés du peuple de Moscou, convoqués au Kremlin par Osterman, oracle caché de la politique russe depuis la mort de Menchikof, se hâtèrent d'élire la princesse Anne, duchesse de Courlande, seconde fille d'Ivan V, et nièce de Pierre I".

Cette princesse, avant de régner en Courlande, avait eu pour instituteur Osterman, et pour premier amant Vasililakowitz Dolgorouki. Ils se flattaient l'un et l'autre de reprendre l'ascendant qu'ils avaient eu sur sa jeunesse. Mais Anne, depuis qu'elle avait quitté la cour de Moscou, avait donné à un autre de ses sujets l'empire absolu sur sa politique et sur son cœur. Cet homme était Ernest Biren, depuis duc de Courlande et tyran de la Russie.

Ernest Biren, le Menchikof féroce d'un autre règne, était, cornmo le favori russe, un simple paysan, fils d'un palefrenier du duc de Courlande. Il dut à sa beauté les regards de sa souveraine, devenue veuve et maîtresse de son cœur. Il dut à son aptitude et au despotisme de son ascendant l'empire absolu sur la Courlande, et bientôt après sur la Russie. Le sortilège de la passion, auquel on croyait encore dans le Nord, pouvait seul expliquer son impérieuse domination sur la nièce de Pierre le Grand.

Le prince Dolgorouki , en venant apporter le sceptre de Russie à la duchesse de Courlande, s'étonna d'apercevoir, derrière le fauteuil de son ancienne maîtresse, un jeune homme dont le costume annonçait la domesticité,

mais dont le visage témoignait l'assurance. Voulant s'entretenir sans témoin avec la nouvelle impératrice, Dolgorouki prit rudement l'étranger par le bras pour l'écarter de l'appartement Mais cet étranger était le favori Biren; il donnait des ordres et n'en recevait pas dans ce palais. Dolgorouki sentit que la Russie aurait deux maîtres, et Biren voua, dès cette première entrevue, haine à la faction des Dolgorouki.

A peine la nouvelle tsarine fut-elle arrivée à Moscou, qu'elle oublia la condition que le sénat et le peuple avaient faite, à son couronnement, de ne jamais amener en Russie son favori Biren. Osterman, Allemand nationalisé à la cour de Russie, et puissant par la supériorité de ses talents et par l'habileté de son caractère, conspira avec les .princes Troubetskoï, Tcherkaski, Bariatinski, ennemi des Dolgorouki, la ruine de cette famille. Il conseilla à la tsarine de s'affranchir des entraves dont ces ambitieux sujets, disait-il, avaient prétendu garroter sa puissance, et d'en appeler au peuple et à l'armée contre cette insolente aristocratie.

Elle convoque les députés de la noblesse de l'empire, et fait lire devant eux le pacte constitutionnel imposé par les Dolgorouki. Ces limitations de l'autorité despotique de la souveraine, seule religion politique des Russes, indignent l'assemblée. Â chaque article, une clameur de la noblesse de province s'élève contre les Dolgorouki. Le pacte est déchiré pièce à pièce aux applaudissements du peuple, et les députés conjurent la tsarine de régner, comme ses ancêtres, avec la plénitude indépendante de

sa volonté. Le despotisme était un progrès sur l' anarchie et sur la féodalité fédérative des boyards. La Russie avait l'instinct de l'unité d'action, nécessaire à l'adolescence des grands peuples. Elle préférait les inconvénients de la tyrannie à la décomposition de l'empire, qui avait encore besoin de tutelle. Elle devait trop au despotisme de Pierre le Grand, pour marchander le pouvoir à ses successeurs.

Biren prit des mains de sa souveraine le pouvoir absolu qu'on venait de restaurer pour elle.

Les Dolgorouki, accusés par la clameur publique d'avoir altéré ou inventé le testament de Pierre le Grand, sont arrêtés, jugés, écartelés, avec onze mille de leurs prétendus complices, par le féroce Courlandais. Moscou n'est qu'un champ de supplices. Le sang des familles nobles y coule aussi abondamment sous la hache des bourreaux de Biren, que celui des strélilz sous la hache de Pierre le Grand. La Sibérie reçoit dans ses déserts tous ceux que la mort épargne.

Anne, cruelle par obéissance et non par caractère, se jette vainement aux pieds de son favori pour mendier de lui la vie de ses victimes ; Biren refuse à sa souveraine la moindre goutte d'un sang odieux. Pour assurer après elle à Biren l'impunité et un trône, elle le fit reconnaître et proclamer duc souverain de la Courlande.

Elle appela à Moscou une de ses nièces, fille de sa sœur Cat'.ierine et du duc de Mecklenbourg. Cette enfant de douze ans, adoptée par la tsarine, fut déclarée héritière du trône de Russie. Elle lui choisit pour époux, parmi les princes allemands dépendants de la cour de Vienne, le prince de Brunswick-Bewern, que ce choix prédestinait à la prison et à la mort (1739).

Biren gouverna, sous le nom d'Anne, avec une énergie qui rappelait la volonté de Pierre le Grand. Les armées russes entrèrent à Varsovie sous les ordres du maréchal Munich, étranger comme Osterman et Biren, naturalisé par ses services en Russie. Munich emporta d'assaut Dantzig, qui soutenait le parti du roi Stanislas Poniato>vski, candidat de la France, contre le roi Auguste de Saxe, candidat de l'Allemagne et de la Russie. La moitié de la Pologne, divisée en deux partis acharnés, combattait avec les Russes contre elle-même. Munich vainqueur passe de Pologne en Turquie et en Crimée, soumet la Moldavie, ravage Azof et la Crimée. Mais les Turcs, souvent vaincus, jamais conquis, refluent sur les Russes, perpétuent la guerre jusqu'en 1740, et forcent Biren à la paix.

La nièce de l'impératrice, mariée au duc de Brunswick-Bewern, donne un héritier mâle à l'empire sous le nom d'Ivan. Biren, qui veut perpétuer son règne sous une longue minorité, fait prêter serment à cet enfant, et exclut du Ivine sa mère. La mort prévue et prochaine de l'impératrice lui fait décerner d'avance, par la noblesse et par le général Munich, le titre et le pouvoir de régent de Russie.

Anne mourante consent à tout, et se contente de plaindre l'ambition insatiable de son favori, dont elle prévoit la chute sous la grandeur. Elle expire le 28 octobre 1740, après un règne de dix ans, qui n'a été que la longue et sanglante tyrannie de son favori sur son peuple. La Russie, à cette époque, n'avait plus d'autre constitution que le caprice d'un pavsan courlandais.

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