LIVRE TROISIÈME
luthérien d'Allemagne ne voulait pas monter moins haut que le fils du palefrenier de Courlande.
Ces prétentions impérieuses offensèrent la régente. Elle se sentait encouragée dans son ingratitude. La Russie était lasse d'aventuriers devenus ses tyrans, pour prix de l'hospitalité qu'elle donnait à des esclaves. Menchikof, Biren, Munich, Osterman, lui faisaient regretter le joug des Dolgorouki. Munich fut contraint de se contenter du titre de prince Munich. Le titre de généralissime fut réservé au mari de la régente, père d'Ivan. Osterman et Golofkin entrèrent au conseil pour contre-balance r sa domination. Habile général, perfide conspirateur, homme d'État incapable, son insuffisance ne tarda pas à éclater dans le gouvernement. Sujet embarrassant du moment où il n'était plus tuteur tout-puissant de ses maîtres, il se retira, en faisant trembler encore la régente de quelque coup de main contre la cour. On n'osait encore sévir contre lui jusqu'à l'exil en Sibérie ; la terreur de son nom était si grande à Moscou, que la régente et son mari, entourés de gardes doublées à toutes leurs portes , ne couchaient pas deux nuits de suite dans le même palais.
La régente cependant conquérait tous les cœurs par la douceur de son gouvernement et par les charmes de son caractère. Osterman gouvernait sous son nom avec le génie étendu d'un véritable philosophe homme d'État. Le maréchal Lascy, général étranger comme Munich, avait remplacé Munich dans le commandement de l'armée, et combattait les Suédois en Finlande. Une jeune Livonienne, nommée Julie de Mengden, favorite
de la princesse et uniquement occupée de plaisirs et de luxe, avait pris sur le cœur de son amie un ascendant passionné qui portait ombrage même au prince de Brunswick, époux de la régente. Celte favorite complaisante avait épousé le comte de Lynar, Polonais qui représentait la république de Pologne à la cour de Russie. La régente, qui aimait le comte de Lynar, avait ainsi des entrevues en apparence irréprochables avec son amant dans la Chambre de sa favorite. La comtesse de Lynar avait reçu, en récompense de ce service, d'immenses terres en Livonie. Le prince de Brunswick accusait l'infidélité de son épouse. Les ministres de la cour étaient divisés en deux factions : l'une pour la femme coupable, l'autre pour le mari trompé. Osterman était du parti du prince, Golofkin du parti de la régente. A la faveur de ces dissens-ions intestines, un troisième parti se formait dans le peuple et dans les casernes en faveur de la princesse Elisabeth, injustement écartée du trône par Menchikof et par Bircn.
Cette princesse, douée d'une beauté qui rappelait celle de sa mère, d'un cœur tendre et d'une grâce indolente qui enlevait les cœurs sans prétendre les subjuguer, acquérait chaque jour une popularité plus universelle dans l'empire. Violemment éprise d'un jeune grenadier aux gardes, Alexis Razomouski, elle faisait, pour voir plus souvent ce favori, des promenades fréquentes autour des casernes. Les soldats, auxquels elle permettait les plus flatteuses familiarités, montaient quelquefois sur les brancards de son traîneau pour s'entretenir avec elle : ils avaient appris ainsi à la connaître et à l'aimer.
Cette popularité encouragea l'ambassadeur de France, la Chétardie, et un chirurgien français nommé Lestocq, attaché à la maison d'Elisabeth, à ourdir une conjuration pour la substituer à la régente. La Chétardie fournit