‹ Histoire de la RussieChapitre 76 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

l'argent, Lestocq le génie de l'intrigue, Élisabeth la popularité, les troupes des complices et des exécuteurs. La conjuration, née d'elle-même et répandue dans l'air, était, comme toutes les conjurations heureuses, universelle, mais impalpable. La régente, qui la sentait sans avoir la résolution de la prévenir, se contenta d'en parler à la princesse Élisabetli, qui se défendit avec larmes, et peut-être avec vérité, d'en être complice. Lestocq, averti de cet entretien par Elisabeth, dessine en silence, sous les yeux de la princesse, un gibet et une couronne : « L'une pour vous, ou l'autre pour moi! » écrit-il au bas de cet apologue.

Ce péril la décide; elle sort à minuit avec Lestocq de son palais, se présente à la caserne du régiment des gardes de Préobrajenskoï où servait son amant, trouve trente soldats conjurés qui la reçoivent aux portes, en rassemble en un moment trois cents autres qui jurent de mourir pour elle, marche au palais, écarte les sentinelles, et envoie les trente premiers conjurés surprendre le prince et la princesse dans leur lit. Les soldats ordonnent, au nom d'Elisabeth tsarine, à la régente de se vêtir et de les suivre; à peine lui laissent-ils le temps de jeter une robe sur ses épaules. Le prince, enveloppé dans sa couverture, est emporté par les grenadiers, qui le jettent nu sur un traîneau; l'enfant, endormi dans son berceau, se réveille, et jette des cris d'effroi à l'aspect des soldats et des armes nues; sa nourrice accourt, le prend dans ses bras, et l'emporte aux pieds d'Elisabeth. La tsarine attendrie protège contre les soldats l'enfant qui lui sourit, et qui tend les bras à celle qui le détrône. Elle entre au palais, et envoie le prince, la princesse et leurs favoris achever la nuit dans son propre palais, devenu leur prison (17 41).

La capitale se réveille aux cris des troupes proclamant

l'avènement de l'impératrice Elisabeth. Le perfide Munich est jeté dans un cachot, en attendant un autre exil. Le cri public ratifie la conjuration d'une nuit. La régente et son mari sont envoyés prisonniers à Riga, puis transférés de Riga à Dunamunde, de Dunamunde à Ranimbourg, puis séparés de leur fils Ivan VI, qu'on éleva captif dans l'île de Schliisselbourg, sur le lac Ladoga. Leur captivité errante dura jusqu'à leur mort, pendant trente-neuf années d'angoisses et de larmes, empoisonnées par le souvenir de leur courte félicité et de leur innocence.

Le parti militaire, qui avait porté Elisabeth au trône, ne crut régner qu'en frappant les ministres et les partisans de la régente. Tous les services rendus sous cette princesse furent des crimes. Osterman et Munich luimême furent condamnés à mort, sous des prétextes dérisoires. On les conduisit jusqu'au pied de l'échafaud; mais Elisabeth, qui ne voyait dans le suprême pouvoir que le bonheur de récompenser ses amis et d'élever ses favoris, se refusait à punir ses ennemis : elle s'était juré à elle-même qu'aucune goutte de sang, même criminel, ne tacherait l'échafaud pendant sa vie. L'humanité, selon cette âme douce, était désormais le plus grand besoin de la civilisation russe : elle s'y consacra. Osterman, Munich et leurs amis reçurent leur grâce au moment où la hache était déjà levée sur leur tête. Munich alla occuper en Sibérie la hutte qu'il avait dessinée de sa propre main pour son ennemi Biren.

Pressée de rentrer dans les termes de la loi de succes-

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