‹ Histoire de la RussieChapitre 78 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

vrir avec douleur, elle se jeta aux pieds de la tsarine, les baignade larmes, et la conjura ou d'unir les deux amants, ou de la congédier pour jamais d'une cour dans laquelle sa fille avait perdu la paix de son âme et le bonheur de sa vie. Élisabeth, émue des souvenirs de celui qu'elle avait tant aimé et dont elle retrouvait la ressemblance dans sa nièce, mêla ses larmes à celles de la sœur du prince d'Anhalt, et se félicita d'une passion mutuelle qui prévenait ses desseins secrets.

Le mariage fut fixé à un jour prochain ; mais le même jeu du sort qui avait enlevé à la tsarine son fiancé parut menacer l'union du grand-duc et de la princesse. La petite vérole attaqua et défigura complètement le jeune prince, doué jusque-là d'une beauté de traits qui avait ravi les yeux de sa future épouse. Quand les deux amants se revirent pour la première fois après une séparation, la princesse ne reconnut plus son fiancé, et conçut pour lui autant de répugnance qu'elle avait eu d'attrait. Elle avoua cette invincible répugnance à sa mère, et versa ses larmes dans son sein. La mère la conjura de dissimuler pour un trône une aversion que le temps et l'empire atténueraient, et compenseraient par l'élévation de sa famille. Un long évanouissement fut la seule réponse et la seule résignation de la jeune fille. Le trône alors ne lui dérobait pas le malheur de ne pouvoir aimer celui qu'elle était condamnée à épouser.

Le mariage accompli à regret , et longtemps stérile par un léger vice de conformation du prince, accrut, au lieu de la diminuer, la répugnance de l'épouse du futur empereur de Russie. La supériorité d'esprit et de grâce de sa femme l'humiliait, le contraste de son ignorance avec les goûts littéraires d'une jeune princesse élevée dans les rallinementsde la philosophie et de la littérature allemande, offensait sa rusticité. La tsarine Élisabeth et

son chancelier Bestuchef semblaient se complaire à reléguer l'héritier du trône dans un isolement et dans des occupations triviales, indignes de son rang; la stérilité de sa femme lui était imputée à honte ou à crime. On semblait se repentir de l'avoir rapproché du rang suprême, et méditer de lui substituer un autre tsar. Les délateurs, courtisans du parti de Bestuchef, ne cessaient d'entretenir la tsarine des incapacités ou des vices de son héritier. Ce même Razomouski, fils d'un paysan de l'Ukraine, que l'impératrice avait élevé de l'obscurité d'une caserne et du rang de simple soldat aux premiers honneurs de l'empire, et même jusqu'à sa main par un mariage secret , partageait l'aversion de Bestuchef pour le grand-duc. Un des frères du favori, Kyrille Razomouski, servait, par une familiarité perfide avec le grand-duc, les projets de Bestuchef et de son frère.

Ce Kyrille, simple paysan du pays des Cosaques, averti au fond de ses steppes, par la rumeur publique, de . la faveur de son frère aîné poussée jusqu'à la démence par la tsarine , était parti à pied de la hutte paternelle, sans autre bagage que sa balaïka, sorte de lyre à trois cordes dont les bergers de l'Ukraine se servent pour accompagner leurs chants populaires. Son frère, pour le polir avant de le présenter à la cour, l'avait envoyé à Berlin étudier sous le célèbre géomètre Euler, qu'il appela bientôt après en Russie. A son retour à Moscou t Kyrille fut nommé comte, commandant des gardes d'Ismaïlof, président de T'Académie des sciences et des arts, et enfin hetman ou généralissime des Cosaques de l'Ukraine, titre équivalent à une souveraineté viagère de ces hordes belliqueuses. Introduit dans la familiarité du grand-duc pour le trahir, Kyrille, souvent offensé dans le vin par les sarcasmes de l'héritier du trône sur son ancienne obscurité et sur son indigence

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